La pathologie du suicide. Pour une nouvelle histoire des enjeux médicaux et socio-politiques aux XIXe-XXe siècles

La pathologie du suicide. Histoire du suicideCette journée d’études a été organisée le 13 juin 2016 à l’Institut universitaire d’histoire de la médecine et de la santé publique (IUHMSP) à Lausanne avec le soutien du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) et la Fondation pour l’Université de Lausanne.

Nous avons donc choisi pour cette journée d’étude de restreindre notre approche à la période contemporaine, prise sous l’angle de l’histoire des savoirs visant à produire une connaissance du phénomène suicidaire. Nous avons délibérément écarté la question du suicide dans la littérature au XVIIIe et au XIXe siècles, bien qu’il s’agisse d’un thème majeur qui a suscité de nombreuses études critiques (Alvarez 1973 ; Gates 1987 ; Bell 2011 ; Faubert 2015). Il ne s’agit pas pour autant d’ignorer les influences réciproques entre médecine et littérature, et tout particulièrement dans le champ de la folie et du suicide. Ces circulations, tant au niveau conceptuel et terminologique qu’au niveau descriptif, ont fait l’objet d’analyse en études littéraires et en humanités médicales, et qui permettent de mieux comprendre la médicalisation du suicide (Rigoli 2001 ; Roldan 2013). En précisant notre cadre d’études, nous avons également écarté certaines questions qui sont à la périphérie de l’acte du suicide, notamment le comportement autodestructeur qui a récemment fait l’objet d’études approfondies (Millard 2015 ; Chaney 2017). Les articles réunis dans ces actes partent de plusieurs axes d’études en histoire, qui ont déjà été bien élaborés, comme la question de la sécularisation et la médicalisation du suicide (MacDonald 1988, 1989 ; Kushner 1991), le rapport entre violence et suicide (Chesnais 1981) et la perspective du « genre » de la mort volontaire (Higonnet 1986 ; Kushner 1993 ; Fauvel 2016).

La majorité des études rassemblées dans les actes portent sur la France métropolitaine. Elles abordent la question du suicide en articulant la perspective médicale avec d’autres disciplines et discours qui ont été déterminants pour la compréhension de ce phénomène. Juan Rigoli examine les influences terminologiques et conceptuelles réciproques entre la littérature et la psychiatrie au début du XIXe siècle. Plus précisément, il met en évidence comment certaines notions comme l’ennui, le vague des passions et le tædium vitae se transforment en concepts psychiatriques dans les traités des aliénistes. Eva Yampolsky examine l’apport des premières études médico-légales sur la médicalisation du suicide. Elle étudie tout particulièrement la position ambiguë du médecin-légiste François-Emmanuel Fodéré, figure charnière entre la criminalisation et la médicalisation du suicide. Dans son article sur la médicalisation du suicide au XIXe siècle, Marc Renneville analyse la transformation des théories psychiatriques et l’influence que d’autres discours ont eu sur le statut du suicide, entre acte de folie, crime et péché. Il examine les débats psychiatriques sur le statut pathologique du suicide au milieu du siècle et le schisme qui se développe entre l’interprétation médicale et la position sociologique sur cet acte à la fin du siècle. Laurence Guignard étudie le rôle précis de la médecine et de la psychiatrie dans la prévention du suicide en prison. Devant l’important taux de suicide dans le milieu carcéral et la responsabilité portée par cette institution sur les prisonniers, elle analyse le niveau de contrainte et l’efficacité des mesures restrictives employées par le personnel médical et carcéral pour prévenir le suicide. Maria Teresa Brancaccio et David Lederer étudient comment des mouvements politiques influencent l’interprétation des statistiques du suicide, notamment celles qui ont été étudiées par le psychiatre Enrico Morselli en Italie et l’économiste Adolf Wagner en Allemagne. En concentrant leurs analyses sur le contexte de l’unification nationale en Allemagne et en Italie au XIXe siècle, ils montrent comment le taux du suicide est utilisé comme mesure de civilisation et de progrès d’un pays.

Étant donné l’important investissement international aujourd’hui dans la prévention du suicide, dont le taux semble résister à ces efforts, mais aussi l’apport que l’histoire peut contribuer à la compréhension de ce phénomène, il nous a semblé important d’ouvrir ce dossier à des perspectives contemporaines. Deux de ces articles portent sur le contexte contemporain de la prévention du suicide et de la suicidologie. L’anthropologue Michela Canevascini examine les outils dont dispose le corps médical dans un service d’urgence psychiatrique en Suisse pour faire face aux comportements suicidaires. Elle questionne la pertinence du dispositif médical dans le contexte de souffrance psychique légère et les contraintes institutionnelles et assécurologiques qui contribuent à la médicalisation des problématiques suicidaires. Howard Kushner, quant à lui, examine les obstacles rencontrés par la suicidologie comme discipline dans la compréhension et la prévention du suicide. Il montre que les difficultés de prévenir le suicide résultent non pas de la complexité de ce phénomène mais des postulats et des arguments moraux sur lesquels cette discipline se fonde.

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Marc Renneville et Eva Yampolsky