Crime et criminels (A propos de l’affaire Vacher)

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Article de Thomas Grimm paru initialement sous le titre « Crime et criminels » dans Le Petit Parisien du 26 décembre 1897

La répression criminelle est devenue l’objet, depuis une dizaine d’années, des études les plus profondes. On commence à considérer l’action sociale de la justice sous son vrai jour.
Déjà, la réforme introduite dans l’instruction criminelle par le Sénat et la Chambre les députés constitue une preuve du besoin que tous les esprits éclairés et justes éprouvent de soustraire notre législation pénale aux principes surannés, durs et parfois barbares qui la régissent.
Une idée principale domine ce mouvement rénovateur tout entier. C’est que tout délinquant, si légère ou si atroce que paraisse sa faute, a en lui une part d’irresponsabilité.
Que cette irresponsabilité envahisse la conscience toute entière, c’est une exagération dont on a trop souvent abusé pour en déduire des arrêts véritablement empreints d’une dangereuse indulgence.
Mais que dans chaque crime ou délit, même dans celui qu’a précédé une préméditation intelligente et froide, il y ait néanmoins une part à faire aux impulsions natives, aux circonstances qui ont poussé le criminel à mésuser si étrangement de ses facultés, c’est aujourd’hui un principe admis par les écoles les plus opposées.
L’homme le plus sain, le mieux garanti par l’éducation contre les surprises de l’instinct sanguinaire et bestial, ne commet jamais une faute sans qu’on puisse invoquer en sa faveur une certaine irresponsabilité, due aux tendances aveugles et irrésistibles qui travaillent sourdement notre organisme.
La science justifie, en somme, la parole de Jésus-Christ sur la femme adultère : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Actuellement, une connaissance plus approfondie de la tare originelle que chacun de nous porte en soi nous a ramenés à l’indulgence qu’exprime cette belle pensée. Nous nous savons tous plus ou moins, atteints par le mal héréditaire, la propension aux brutalités de l’âge primitif. Et cela suffit pour nous faire regarder avec plus de pitié et moins de rigorisme hypocrite les défaillances de l’homme dont la vie eût été honnête si les débuts n’en avaient été abandonnés à la misère et à la contagion de l’exemple.

Ce qui rend malheureusement la tâche de la justice fort difficile dans les questions de responsabilité, c’est que depuis le fou avéré jusqu’à l’homme d’une volonté solide et d’une conscience claire, toutes les gradations du crime existent dans la société et se présentent journellement devant les tribunaux.
Ne pas tenir compte, en justice, de ces criminels, ce serait faire œuvre vaine, car la répression n’amenderait aucun coupable.
Pour juger sainement les délinquants et criminels, il ne faut donc pas se placer au point de vue d’une justice absolue, hors de notre portée, mais procéder à une étude minutieuse de chacun d’eux, examiné dans sa nature physique, son état mental et moral, ses antécédents héréditaires, son éducation, son milieu social.
Tous les citoyens sont appelés à prononcer un jour ou l’autre, de redoutables verdicts. Il est surprenant que les jurys, composés d’hommes tout à fait étrangers aux choses du droit, commettent si peu d’erreurs. Une voix issue de la conscience populaire semble dicter leurs arrêts qui frappent si rarement à faux. C’est par une sorte d’intuition, et non par une analyse raisonnée, que bien souvent le juré, mis pendant plusieurs jours en face d’un accusé, finit par se faire une opinion.

Des faits innombrables ont prouvé et prouvent encore tous les jours que des individus naissent avec des prédispositions irrésistibles au crime. Nous allons citer quelques exemples qui constituent la démonstration rigoureuse de cette vérité.
Il y avait, ces dernières années, dans un asile d’Angleterre, un individu dont l’histoire est, à ce sujet, des plus connues parmi les savants.
Dès sa première enfance, il torturait les animaux domestiques. Entre autres méfaits, il entraîna un jour un garçon plus petit que lui, le dévêtit et se mit à le fouetter avec une branche de saule, à l’égratigner, à le mordre. Peu après, les voisins remarquaient que leurs poules disparaissaient et plusieurs trouvèrent leurs chevaux avec des blessures à la gorge.
On le surprit enfin, lorsqu’il venait de couper la gorge d’un cheval. Il avoua alors le vol des poules qu’il tuait et qu’il cachait. On le condamna à un an de prison, mesure absolument insuffisante, comme on va le voir par la suite.
Après sa sortie de prison, il essaya d’étrangler son jeune frère. Puis, un autre jour qu’on avait laissé un bébé endormi dans la maison, il l’emporta dans sa chambre et le recouvrit d’une pile d’habits pour l’étouffer. Enfin, il vola à son père une somme d’argent considérable. On l’enferma alors dans un pénitencier, pendant sept ans. A sa sortie, il s’engagea dans un régiment de cavalerie. Soldat, il conduisit un jour son cheval dans un marais, le fit s’engager dans la vase à force de coups et l’y fit périr. Il déserta ensuite et revint dans sa famille. Un soir, son père, pelant une pomme, se coupa le doigt. A la vue du sang, il devient pâle et nerveux, s’échappe de la maison et, s’introduisant dans une ferme voisine, coupe la gorge à un cheval. Ce coup fait, il se sauve dans les bois et attaque une jeune fille. On le condamne alors à la prison perpétuelle. Mais on le gracie au bout de six ans. De retour dans son pays, il s’empara d’un cheval de haras, l’attacha à un poteau télégraphique et se mit à le taillader affreusement.
On se décida alors à l’interner dans un asile ; ce qui, du reste, n’arrêta pas le cours de ses exploits. Après cinq ans de réclusion, il s’échappe et tente encore de tuer une jeune fille, A l’asile même, il s’était rendu redoutable par ses accès de folie sanguinaire. Il tuait tous les animaux qui lui tombaient sous la main.
N’est-ce pas là l’histoire de cet horrible Vacher l’éventreur qui, lui, exerçait sur l’espèce humaine ses instincts sanguinaires et bestiaux ?
On se demande, véritablement, en face de pareils êtres, si la société n’a pas le devoir strict et rigoureux de les séquestrer dès leur apparition et de les condamner à un régime particulier, jusqu’à la fin de leur vie.

Voici un autre cas, non moins frappant, que les lecteurs du Petit Journal peuvent se rappeler. C’est celui d’un jeune Parisien de seize ans, condamné en 1889 aux travaux farces à perpétuité pour une tentative d’assassinat. Recueilli dans une famille d’ouvriers qui lui donnait la table et le logement, il frappa, un jour, d’un coup de couteau la jeune femme de son hôte; endormie à côté de son enfant. Arrêté, il déclara, sur un ton de défi, qu’il avait voulu tuer la mère et l’enfant. Il n’était pas cependant dépourvu d’intelligence ni d’aptitude au travail. Son père adoptif lui avait appris un métier qui lui faisait gagner 4 francs par jour. Mais il avait pris le travail en horreur : « Bon pour les imbéciles », disait-il. Il s’était mis à fréquenter les rôdeurs et les souteneurs qui lui avaient enseigné « tous les trucs ».
En prison, dans un récit de sa vie qu’on l’avait engagé à faire, il a écrit lui-même : « Quant à mes idées, les voilà en un mot : tuer, voler et massacrer, faire pleurer le plus de monde que je peux. Du reste, tuer quelqu’un a toujours été mon idée fixe.
Il a d’ailleurs donné lui-même la raison de là perversion repoussante, qu’il étale :
« Abandonné de bonne heure à faire toutes mes volontés, dit-il, ça ne doit pas paraître drôle que je n’aime pas le travail, j’ai suivi le principal défaut de mon père celui de boire de l’absinthe ».
C’était, en effet, le fils d’un alcoolique. Une chose remarquable et qui prouve que cette tare originelle est bien due à l’alcoolisme, c’est que le criminel en question avait deux frères aînés. Le plus âgé est parfaitement honnête, laborieux et rangé. Sa naissance remonte à l’époque où le père, encore jeune, n’avait pas glissé dans l’ivrognerie.
Le second, à dix-sept ans, a été condamné pour incendie volontaire. Premier effet de l’alcoolisme du père.
Quant au troisième fils dont nous nous occupons, il est né évidemment à une heure où le père traversait une crise violente de folie alcoolique.
Evidemment, la fatalité héréditaire est pour beaucoup dans la criminalité de certains individus. Mais il importe d’ajouter que la part de l’éducation est énorme aussi, et qu’en plusieurs cas la responsabilité des parents devrait être mise en cause avec autant et même plus de raison que la perversité du sujet.
La police arrête chaque année dans Paris en moyenne 36 533 délinquants, et dans sa banlieue 5 097, en tout, plus de 41 600. Dans ce nombre, 2 116 sont des mineurs au dessous de seize ans, et 10 082 des mineurs de seize à vingt et un ans.
Presque tous les enfants condamnés l’ont été une première fois pour un fait insignifiant, un vol de bonbons à un étalage, une peccadille dont le châtiment, si on le compare aux suites terribles qu’il entraîne, paraît atrocement inique. Une fois la première condamnation passée, l’enfant, chez lequel les impressions sont très vives, mais très fugaces, perd le sentiment de la dignité personnelle, la crainte de la prison et devient un professionnel du crime. Si la famille lui manque, s’il ne reçoit point d’elle des leçons quotidiennes d’honnêteté et des exemples salutaires, c’en est fait de lui à un âge où cependant on ne songerait pas à concevoir que tant de vice fût possible.
La responsabilité des parents est donc extrême. Mais elle devrait être, entre les mains de la justice, un instrument d’amélioration sociale et non pas un simple prétexte à regrets inutiles.
Chaque fois qu’un enfant est condamné, il conviendrait de vérifier le degré de surveillance auquel il a été soumis de la part de ses parents, et ceux-ci devraient expier pénalement leur incurie, leur mauvais vouloir et souvent, hélas leurs calculs basés sur la corruption enfantine.
Tout père de famille, quelque pauvre qu’il soit, a les moyens d’empêcher son fils de devenir un voleur. Si l’hérédité n’est pas là pour contrecarrer ses efforts, il y réussira certainement.
Son devoir le plus élémentaire et le plus facile à remplir est, en tout cas, d’interdire à ses enfants le vagabondage, cette source inévitable de la misère et du crime.
Car ils sont rares, les gamins qui pourraient répondre, comme celui dont parlait dernièrement un de nos avocats les plus distingués de Paris :
– As-tu été condamné pour vol ? lui demandait l’avocat.
– Pas encore, réplique l’enfant qui avait subi cependant vingt condamnations pour vagabondage.
Ce « pas encore» si naïf et si profond est à lui seul, la critique de notre législation actuelle qui pèse de tout son poids sur l’enfant léger et inconscient, tandis qu’elle épargne le père et la mère, insoucieux de l’avenir moral de leur fils et lâches devant leur devoir.

Thomas GRIMM

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