Qu’est-ce que la phrénologie ?

phrenologie_coverLa « bosse des maths ». Voici, à première vue, tout ce qui reste de nos jours d’une étrange « science de l’esprit », la phrénologie, qui prétendait reconnaître les talents, les penchants et les facultés des individus en tâtant les bosses du crâne. Et pourtant…
Reléguée au statut de fausse science pendant plus d’un siècle, la phrénologie fait l’objet actuellement d’une réévaluation polémique. Selon les uns, elle serait la première véritable science de l’homme car elle aurait, la première, tenter d’asseoir la connaissance de l’homme sur l’exploration du cerveau. Selon d’autres, la phrénologie annoncerait, pour les mêmes raisons, le réductionnisme appauvrissant des sciences cognitives.

La phrénologie a été théorisée par le médecin François-Joseph Gall (1758-1828). Elle conjugue trois idées. La première est que le cerveau est le siège de toutes les facultés fondamentales de l’homme. La seconde, c’est que les diverses fonctions cérébrales correspondent à autant d’organes différents. La troisième, c’est que le crâne épousant fidèlement la forme du cerveau, on peut, en saisissant le relief crânien par palpation, dresser le portrait phrénologique des individus (cranioscopie).

L’enjeu de cette connaissance de l’homme est scientifique, social et politique. La phrénologie offre en effet une théorie générale des comportements mais aussi l’examen diagnostic précis qu’est la cranioscopie. La palpation du crâne permettant de déceler les aptitudes et les penchants profonds de chaque individu, il devient possible d’imaginer l’organisation scientifique d’une société rationnelle qui tiendrait compte de la « variété infinie du caractère moral et intellectuel des hommes ».

Voir la présentation du livre Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie

La méthode de la phrénologie

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La phrénologie possède et revendique une méthode. On la trouvera ici exposée par François-Joseph Gall. Elle tient en cinq « moyens » qui nous montrent que la phrénologie n’était pas seulement, et peut-être pas du tout, une science purement spéculative. On s’étonnera peut-être que Gall ne considère pas que l’anatomie puisse être un moyen fiable de découvrir les fonctions du cerveau. C’est que la dissection est une action grossière, totalement inadaptée à la complexité du système nerveux. Il vaut donc mieux procéder par induction et observation psychologique. C’est là le premier moyen. Mais Gall ne propose pas de pratiquer l’introspection chère à tant de ses contemporains. Sa méthode consiste ici à observer les autres en recherchant leurs traits distinctifs, leur singularité. Il cherche ainsi sur la forme de la tête d’un individu le siège d’un talent exprimé par le langage ordinaire. « Jamais je n’ai entendu parler autrement d’un homme à grand talent, d’un homme d’un caractère prononcé, qu’à-peu-près dans ces termes : c’est un musicien-né, un poète-né ; il a un talent inné pour les mathématiques ; il a la passion de bâtir, de voyager, il est très porté sur les femmes ; il a une ambition insatiable ; il est d’une fierté révoltante ; c’est un entêté, etc. » (F.-J. Gall, Sur les fonctions du cerveau…, 1822, vol. 1, p. 174). Le second moyen consiste à faire la « contre-épreuve » de cette première induction, en tâtant le crâne d’un individu ne possédant pas cette faculté : « L’on trouve bien plus fréquemment des sujets qui prêtent à la contre-épreuve qu’à la preuve positive, sinon par le développement presque nul des organes, du moins par leur développement peu considérable ; car les têtes médiocres sont aussi fréquentes que le génie est rares ; d’ailleurs, de quelque nombreux talents qu’un homme soit doué, il est toujours faible sous plusieurs rapports ; et un tel sujet peut être utile tantôt pour la preuve positive, tantôt pour la contre-épreuve. » (ibid., vol. 1, . p. 179). Les trois moyens suivants sont décrits plus longuement ci-dessous. Gall ne manque pas de finesse psychologique pour l’observation de ses sujets (troisième moyen : conformation particulière de la tête d’un individu) et il allie cette finesse à la nécessité de pouvoir faire des comparaisons fiables (quatrième moyen : collection de têtes moulées) et de récolter l’ultime pièce permettant d’éprouver son système (cinquième moyen : collection de crânes d’hommes). C’est bien parce qu’il s’est paré lui-même d’une méthode d’observation rigoureuse que l’expérience phrénologique peut encore être source d’étonnement à deux siècles de distance : comment les médecins ont-ils pu croire si longtemps en cette théorie ? Ne suffisait-il pas effectivement d’observer et de comparer pour s’apercevoir que le système était faux ? C’est là un mystère que je n’ai pas résolu. En tout cas, je n’ai rien trouvé dans les archives qui puisse attester d’une imposture ou d’une machination collective. On peut donc se tromper en toute bonne foi, même avec une bonne méthode d’observation. Et ce qui vaut pour le passé vaut peut-être pour le présent.

Les extraits qui suivent sont tirés de la seconde édition de l’œuvre principale de François-Joseph Gall (1758-1828) Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, avec des observations sur la possibilité de reconnaître les instincts, les penchans, les talens, ou les dispositions morales et intellectuelles des hommes et des animaux, par la configuration de leur cerveau et de leur tête, Paris, Boucher, 1822-1825, 6 vols.

Des moyens pour découvrir les fonctions des diverses parties du cerveau, ou de déterminer les qualités et les facultés fondamentales et le siège de leurs organes.

De l’Anatomie considérée comme moyen de découvrir les fonctions des diverses parties du cerveau.

Je traiterai ici de l’anatomie du cerveau sous quatre points de vue différents ; de l’anatomie du cerveau comme simple dissection ou examen de la conformation du cerveau ; de l’anatomie physiologique et pathologique du cerveau ; et de l’anatomie comparée du cerveau. La première a dû nécessairement être aussi stérile sous le rapport de la découverte des fonctions cérébrales, que les trois autres auraient pu devenir fécondes. Mais jusqu’à présent la physiologie du cerveau n’a reçu aucun avantage de l’anatomie, sous quelque rapport que ce soit, par la seule raison qu’on n’avait pas encore la moindre idée de la nature des fonctions du cerveau, c’est-à-dire, pas la moindre idée des qualités et des facultés fondamentales auxquelles les diverses parties du cerveau sont affectées.
De la simple dissection du cerveau comme moyen de déterminer les forces fondamentales, morales et intellectuelles, et de découvrir le siège de leurs organes.
Il n’est que peu de cas où la structure des parties, par exemple celle des os, des ligaments, fasse entrevoir à l’anatomiste les fonctions qui en dépendent ; et quand cela arrive, ses idées ne sont jamais que conjecturales. Avant d’avoir vu le mouvement produit par les muscles, leur forme ne vous faisait point deviner leur irritabilité, ni leur contractibilité ; la dissection de l’estomac, du foie, des reins, n’a pas appris les fonctions de ces viscères. A quoi vous conduirait la connaissance de la structure de l’œil et de l’oreille, si l’expérience ne nous avait pas fait connaître leur usage ? La perspicacité la plus profonde eut-elle jamais attribué l’odorat à la membrane pituitaire des narines, et le goût aux papilles nerveuses de la langue, puisqu’aujourd’hui même les anatomistes se disputent encore le nerf auquel il faut rattacher la faculté gustative ? L’on a, pendant des siècles, confondu les tendons et les ligaments avec les nerfs ; et l’organisation du cœur a si peu conduit les anatomistes à la connaissance de ses fonctions, que jusqu’à Harvey, les artères ont été considérées comme des tubes conducteurs de l’air.
Il était encore infiniment plus difficile de découvrir les fonctions des parties cérébrales par leur simple dissection. Il n’y a dans le cerveau ni muscles, ni leviers à mouvoir ; il n’y a point de canaux excréteurs, point d’appareils extérieurs, point d’extension, point de relâchement, point d’ébranlement ou d’oscillation des fibres, point de réfraction de rayons lumineux, point de vibration d’air, point de liquide en mouvement. Les fonctions des nerfs et du cerveau diffèrent essentiellement de toute autre fonction de parties organisées ; elles sont d’une nature propre, sous-traite à jamais à nos sens et à notre imagination. Quoique très variées et très différentes entre elles, à peine pourrait-on concevoir la possibilité de quelque différence dans la structure intime de ces fibres innombrables, et par conséquent celle d’une différence dans leurs fonctions, si l’on ne réfléchissait pas que des milliards de fibres, entre lesquelles on ne remarque aucune différence, dans les animaux et dans les végétaux, ont néanmoins entre elles une différence évidemment prouvée par la diversité de leurs effets. Dans quelque région que l’on examine les deux substances qui constituent le cerveau, à peine peut-on apercevoir une différence entre elles, soit pour la structure, soit pour la composition chimique. Les fibrilles nerveuses sont, il est vrai, tantôt plus ou moins fermes, tantôt plus ou moins longues ; elles se dirigent tantôt dans un sens, et tantôt dans un autre ; les circonvolutions des hémisphères sont plus étroites, plus larges, contournées, serpentées, etc. Quelle induction l’anatomiste tirerait-il de tout cela ?
Il est donc démontré que la connaissance des parties et de leur forme, de leur direction, de leur couleur, etc., ne conduit jamais à la connaissance de leurs fonctions. Presque toujours la connaissance des fonctions a précédé celle des parties. Il n’a pas fallu connaître la structure de l’œil, ni toute la manière d’être du nerf optique, pour savoir que c’était là l’organe de la vue. On a même été longtemps sans croire les nerfs nécessaires aux fonctions des sens, parce que l’on croyait que les vaisseaux sanguins portaient les impressions jusqu’au cœur, siège présumé de l’âme.
C’est aussi sans le secours d’aucune direction anatomique que j’ai fait toutes mes découvertes physiologiques ; et ces découvertes auraient pu subsister pendant des siècles, sans qu’on en saisît la concordance avec l’organisation du cerveau. » (vol. 1, p. 140-144)
[…]

Exposition des moyens les plus propres pour déterminer les qualités et les facultés fondamentales et le siège de leurs organes.

A peine avais-je obtenu quelques indices d’autres forces morales et intellectuelles fondamentales que celles professées par les philosophes, que j’ai senti le besoin de diriger d’abord toutes mes recherches vers la découverte et la détermination des instincts, des penchants, des talents déterminés, étant convaincu que ce n’est que pour ceux-là qu’il existe des organes, et qu’on en peut déterminer le siège.
Je ne cessais pas de dire à mes amis : indiquez-moi les forces fondamentales de l’âme, et je trouverai l’organe et le siège de chacune. J’ai trouvé bien plus de difficulté à résoudre le premier problème que le second, quoique pourtant pour celui-ci, j’aie rencontré, à l’égard de certaines qualités et facultés, assurément fondamentales, des obstacles que, jusqu’à ce moment-ci, je ne suis pas parvenu à écarter. Mais quant aux forces primitives, fondamentales, radicales, je connais encore l’organe de plusieurs modes de manifestations de l’âme, sans qu’il me soit possible de les ramener à leur force fondamentale. Il existe aussi des qualités et des facultés dont je ne suis pas encore en état de dire, si ce sont des forces fondamentales propres (sui generis), ou bien s’il faut les considérer comme de simples modifications de certaines qualités ou facultés primitives, ou bien comme un résultat mixte de l’influence simultanée de plusieurs forces fondamentales.
L’essentiel est toujours d’être à la recherche de ces forces indépendantes, car ce n’est que pour elles qu’il existe un organe dans le cerveau. Mais où puiser ces connaissances ? Partout où je m’adressai, je reçus la réponse banale : « Qu’avez-vous besoin de chercher d’autres facultés de l’âme que l’intelligence et la volonté ? L’homme est architecte, mathématicien, poète, uniquement parce qu’il a appliqué son entendement à l’architecture, aux mathématiques, à la poésie ; il se livre à l’amour, il prend soin de ses enfants, il vole, il est ambitieux, parce que telle est sa volonté. » J’avais beau demander pourquoi un tel s’était appliqué de préférence à l’architecture qu’à toute autre chose ; pourquoi un autre trouvait la satisfaction de ses vœux dans le vol, dans les places d’honneur ?
Afin d’infirmer cet appel si peu satisfaisant à la volonté et à l’entendement, je leur citais la taupe, le lapin de garenne, la fourmi, qui établissent avec une prévoyance étonnante leurs galeries souterraines ; je leur citais le castor, l’abeille, la penduline, qui construisent leurs cabanes, leurs rayons, leurs nids, avec un art inimitable ; je leur citais la caille, le coucou, la cigogne et l’hirondelle, qui, après une longue absence, reviennent chacun à leur ancienne habitation ; je leur citais la meurtrière belette, le rusé renard, le téméraire sanglier, le chant du rossignol et du moqueur imitateur. Mais encore mes oreilles ne retentissaient que du refrain des philosophes, de l’instinct ; et l’on croyait avoir épuisé tous les moyens pour expliquer ces phénomènes

[A noter : Si la théorie de l’instinct a ses partisans, elle a fait l’objet de vives critiques en France dans le courant de réflexion que l’on a dénommé après coup « sensualiste ». A l’époque même de Gall, Dupont de Nemours publie des textes d’histoire naturelle qui vont à l’encontre de la thèse de l’instinct, en privilégiant l’apprentissage. Cf. Laurent Loty, « « Métaphysique et science de la nature : Dupont de Nemours contre la théorie de l’instinct » in C. Blanckaert, J.-L. Fischer, R. Rey (eds.), Nature, Histoire, Société. Essais en hommage à Jacques Roger, Paris, Klincksieck, 1995, p. 327-340.].

Quel parti prendre dans cette incertitude ? Je regardai donc comme très précaire tout ce que l’on croyait savoir jusque-là, concernant la partie morale et intellectuelle de l’homme, parce que les idées reçues me mettaient de toutes parts en contradiction avec la nature. Je fis ce que j’engage mes adversaires à faire, je me livrai tout entier à l’observation, attendant avec patience et avec résignation les résultats qu’elle me fournirait. Je me suis borné à recueillir des faits, et à noter les circonstances dans lesquelles je les ai observés. Je me suis bien gardé de vouloir expliquer les observations, de crainte de laisser surprendre mon jugement plutôt par la sagacité de mon esprit, que de m’instruire par l’image fidèle de la nature.
Les faits sur lesquels je fonde mes assertions sont la plupart de nature à pouvoir être répété et multipliés à volonté par chacun de mes lecteurs. Je n’ai pas voulu chercher dans un autre hémisphère ce que nous trouvons dans nos propres foyers. Le canard et le taureau sont organisés d’après les mêmes lois que le flamant et la girafe. Si l’on examinait avec la même attention les crânes des Allemands, des Français, des Russes, des Italiens, etc., avec laquelle on scrute dans les plus minutieuses circonstances dans les crânes des Caraïbes, des Bêcherais, des Hottentots, des Tongouses, etc., on aurait moins de peine à multiplier les observations, et outre qu’elles acquerraient une valeur plus durable, elles conduiraient aussi à des résultats plus utiles.
Les faits nombreux que je cite à l’appui de chaque force fondamentale et du siège de son organe, prouve combien je suis pénétré de la nécessité de multiplier les expériences. » (vol. 1, p. 166-170).
[…]

Troisième moyen pris dans une conformation particulière de la tête d’un individu.

Lorsque je découvrais à la tête d’une personne, une protubérance produite par le développement d’une partie du cerveau, je tâchais d’apprendre sous quel rapport cet individu était doué de quelque qualité ou de quelque faculté éminente. Mais, pour faire une pareille enquête avec succès, il faut beaucoup de prudence et d’habitude ; car nos amis et nos ennemis jugent tout différemment de nos qualités et de nos talents. Il y a des cas aussi où un talent ou une disposition dont nous sommes doués à un très haut degré, n’a trouvé aucune occasion de se manifester. Plus souvent encore, et cela arrive surtout chez les gens du peuple, un individu a donné les preuves les moins équivoques de telle faculté ou de tel penchant, sans qu’il ait remarqué le moins du monde qu’il existe une différence entre lui et les autres individus de sa classe, jusqu’à ce qu’enfin le hasard l’y rende attentif.
Je me sers dans la société de plusieurs expédients, pour apprendre à connaître les talents et les inclinations des personnes. J’engage, par exemple, la conversation sur des sujets divers. Nous laissons tomber d’ordinaire dans la conversation, tout ce qui n’a que peu ou point de rapport avec nos facultés ou nos penchants. Mais lorsque l’interlocuteur touche l’un de ses sujets favoris, nous y prenons un vif intérêt : où est celui qui n’aime à déployer toute l’activité de son esprit, lorsqu’il se trouve placé dans sa sphère ?
Les occupations dont nous faisons notre état, ne prouvent rien d’ordinaire, ni pour nos facultés, ni pour nos penchants dominants. Les souverains, les pères font de généraux, des magistrats, des avocats, des médecins, des architectes, des peintres, etc. Mais les occupations auxquelles nous nous livrons pour nous récréer, sont presque toujours conformes à nos talents et à nos goûts.
Lorsqu’un individu s’est livré à une partie en dépit de tous les obstacles, et y a acquis une certaine force, il est certain qu’il a suivi sa vocation, c’est-à-dire qu’il a obéi à l’impulsion de ses facultés et de ses penchants innés.
Voulez-vous épier le caractère d’une personne, sans courir le risque de vous tromper, fut-elle même prévenue et sur ses gardes ? Faites-la causer sur son enfance et sa première jeunesse ; faites-lui raconter ses tours d’écolier, sa conduite envers ses parents, ses frères et sœurs, ses camarades, ses délations, l’émulation dont elle était animée ; faites-lui faire l’histoire de ses liaisons d’amitié avec certains enfants, et de l’inimitié qu’elle ressentait pour d’autres ; questionnez-la sur ses jeux, etc. Rarement on croit qu’il vaille la peine de dissimuler à cet égard ; l’on ne se doute pas que l’on à faire à un homme qui sait parfaitement que le fond du caractère reste le même ; que les objets seuls qui nous intéressent changent avec l’âge et les relations sociales. Lorsqu’en outre je vois encore ce qu’une personne apprécie ou méprise, blâme, loue ou excuse ; quels événements l’intéressent ; quelle société elle recherche ; si je la vois agir, surtout dans des cas où il y a conflit d’intérêt ; si elle est auteur, et que je lise son livre, etc., etc., l’homme tout entier est dévoilé à mes yeux.
Lorsqu’une fois j’ai découvert la faculté ou le penchant dominant, je fais usage encore des deux premiers moyens. Je parcours aussi les familles, les écoles, les hospices pour les orphelins, les enfants trouvés, les aliénés, les maisons de correction ; et je m’attache partout aux sujets qui se distinguent par quelque penchant inné ou par une conformation particulière de la tête ; je les compare tous entre eux, toujours dans le but de recueillir des faits nouveaux et des preuves à l’appui de la réalité d’une qualité ou d’une faculté fondamentale et du siège de son organe.

Quatrième moyen : Collection de têtes moulées en plâtre.

On n’est pas dans tous les moments, également bien disposé pour découvrir ce qu’une tête a de caractéristique ; l’on n’a pas non plus à sa disposition des personnes vivantes toutes les fois que l’on voudrait renouveler ses recherches, ou éclaircir ses doutes. Souvent il est impossible de rassembler plusieurs individus doués à un haut degré de la même faculté, afin de les comparer entre eux. Ces difficultés me déterminèrent à faire une collection considérable de plâtres. Toutes les fois que je faisais la connaissance d’une personne qui possédait à un degré éminent une qualité ou une faculté quelconque, je moulais sa tête. Pour en avoir la forme tout entière, je rasais les cheveux, à quoi plusieurs individus se prêtèrent de bonne grâce, ou bien je rendais les contours extérieurs de la tête, en les mesurant et en les palpant. En peu d’années, je formai ainsi une collection de quatre cents plâtres d’homme de tous les états et de toutes les classes, depuis le mendiant jusqu’au prince, de sourds-muets, d’idiots, d’enfants de tout âge, de garçons, de filles, de femmes, etc. Je mis à contribution pour cet objet, les écoles, les maisons de correction, les hospices pour les aliénés, etc. Je possédais donc des plâtres de sujets dont j’avais été à même d’observer les qualités et les facultés ; dans le nombre, il s’en trouvait de personnes sans la moindre éducation, et de personnes élevées avec le plus grand soin.
Je plaçais les uns à côté des autres, tous les plâtres d’individus dans lesquels j’avais observé une qualité ou une faculté marquante. Si le signe extérieur m’en était déjà connu, j’observais avec soin s’il existait dans toutes ces têtes. Lorsque j’avais encore à chercher l’organe, le problème était, sans contredit, bien plus difficile ; dans ce cas, je me dirigeais d’après les principes suivants : Des têtes qui coïncident sous le rapport d’une qualité ou d’une faculté marquante, doivent coïncider aussi par la forme du crâne, dans un certain endroit ; en conséquence, je parcourais toutes les régions de mes têtes, je les comparais toutes ; et dès que j’apercevais une différence marquée de la forme dans la même région, j’abandonnais cette région. Il faut avoir observé soi-même, pour savoir combien de fois il est nécessaire de reprendre ces recherches, afin de parvenir à trouver ce qu’il y a de commun dans toutes ces têtes. Souvent je laissais sur ma table, pendant des mois entiers, dix et jusqu’à vingt de mes plâtres ; je les examinais journellement dans différents moments, et dans les dispositions d’esprit les plus différentes, jusqu’à ce qu’enfin je fusse frappé, et quelquefois au moment où je m’y attendais le moins, de la protubérance commune à tous. Il est très naturel qu’il en soit ainsi : aujourd’hui, on élimine tel prétendu caractère que l’on vent de reconnaître pour faux, et demain tel autre. Ainsi, l’on se dit de jour en jour : ce n’est point ceci, ce n’est point cela, ce n’est pas ceci encore ; et lorsqu’enfin tous les caractères reconnus faux ont été mis de côté, le véritable se présente de lui-même.
Lorsque de cette manière l’on a découvert dans dix ou vingt têtes, un caractère commun, on recourt avec une nouvelle ardeur aux moyens indiqués ci-dessus. Ces plâtres de personnes vivantes sont d’un très grand secours. Par leur moyen, on se familiarise avec toutes les formes de têtes ; il m’est souvent arrivé d’y découvrir des proéminences qui certainement étaient formées par le cerveau, mais que jusque-là je n’avais jamais aperçues, et dans le moment même je commençais à les étudier pour découvrir leur signification.

Cinquième moyen : collection de crânes d’hommes.

Comme dans mes recherches je n’avais pas pour but la cranioscopie, mais la découverte des fonctions les plus intégrantes du cerveau, je devais m’attacher à connaître exactement aussi bien la forme que le siège de chaque organe : or, dans les têtes des sujets vivants, les muscles, la peau et les cheveux sont quelquefois tellement épais, qu’il devient très difficile de juger avec précision des protubérances du crâne. Quelques régions telles que la base, par exemple, ne sont pas susceptibles d’être ni vues, ni tâtées.
Cela me mit dans la nécessité de faire une collection de crânes ; mais comment m’en procurer ? C’est une entreprise par laquelle on révolte tout le monde. Supposé même que l’on puisse s’en procurer quelques-uns dans les hôpitaux, dans les hospices pour les aliénés, dans les maisons de correction, il sera bien rare, au moins, que l’on puisse avoir des renseignements exacts sur la biographie des sujets ; et combien rarement ne trouve t-on pas des médecins assez complaisants pour favoriser activement un genre de recherches auquel la plupart d’entre eux n’attachent aucun prix ? Avec de la persévérance, et grâces aux facilités que me procura un ministre éclairé, je parvins cependant à former une collection de crânes d’hommes très remarquables. Plusieurs personnes dont j’avais moulé la tête, moururent ; je comparai leur crâne avec le plâtre moulé sur la tête vivante , et je rectifiais mes idées sur la place et la forme des organes, tant dans le cerveau que dans le crâne. En même temps, j’observai quelle différence a lieu dans la forme des organes du sujet vivant au sujet mort. Cette collection fut enfin l’occasion de recherches nombreuses que je fis sur les cerveaux des idiots, des personnes en démence et des maniaques, enfin des sujets attaqués de maladies mentales de toute espèce, recherches qui me conduisirent à faire des découvertes inappréciables sur ce genre de maladies. C’est ainsi que ma collection de crânes, qui n’est qu’un épouvantail aux yeux du vulgaire, devint la source des découvertes les plus utiles et les plus importantes.
Probablement que, de longtemps, aucun naturaliste ne rassemblera une collection aussi riche que la mienne ; car il y a peu d’espoir que les hommes parviennent jamais à vaincre les difficultés que rencontre une pareille entreprise. Mais ceci ne doit décourager personne ; une collection de plâtres, faite avec discernement, peut suffire. Que l’on rase les cheveux du cadavre, et que l’on verse du plâtre sur toute la tête, de manière à former un creux perdu de deux ou trois pièces, et l’on obtiendra le moule le plus exact. Beaucoup de familles se prêtent volontiers à cette opération, et cela d’autant plus, que c’est le moyen le plus infaillible de transmettre à la postérité un buste parfaitement ressemblant du défunt. Si nos ancêtres avaient moulé ainsi la tête de tant de grands hommes, quel trésor pour l’observateur philosophe ils nous eussent transmis ! Malheureusement jusqu’ici nous ne possédons que très peu de bustes fidèles. Lorsque l’artiste compose, il lui est permis d’obéir exclusivement aux règles de l’art ; mais lorsqu’il est chargé de transmettre à la postérité le portrait d’hommes qui ont vécu, il a l’obligation de copier servilement la nature : dans ce cas, vouloir idéaliser son modèle, c’est défigurer la nature. Mais malheureusement les artistes, au lieu de rendre hommage à la vérité, se laissent subjuguer encore par les règles imaginaires de l’art et par les prétendues lois du beau. Ils sont beaucoup trop fiers pour mouler les têtes, et pour exécuter simplement ce masque ; et cependant il est certain que tant qu’ils ne voudront pas se résoudre à ce parti, nous n’aurons que des imitations imparfaites ou fausses ; et deux bustes du même homme, sortis des mains de deux artistes différents, différeront toujours. Je vois même que les plus grands artistes, peintres, dessinateurs et sculpteurs, lorsqu’ils rencontrent des formes peu ordinaires, et qui leur paraissent choquantes, les regardent comme des défauts, comme des erreurs de la nature, et croient devoir alors modifier les proportions. Et cependant, d’ordinaire, ces formes insolites, et qui offensent l’œil, sont précisément l’expression du caractère moral et intellectuel ». (vol. 1, p. 180-189).

Source iconographique : Ce portrait de Gall a été réalisé de son vivant, au début du 19e siècle. Il est extrait des collections historiques de la Bibliothèque médicale de Upstate University (voir la page originale)

Une carte du crâne (1845)

organographie1

Classification des fonctions du cerveau selon Fossati

Planche originale tirée de J. Fossati, Manuel pratique de phrénologie, Paris, Germer Baillière, 1845, 608 p., in 12°.

PREMIER ORDRE – Facultés affectives

Genre I. – PENCHANTS.

A. Alimentativité.

1. Génération.
2. Philogéniture.
3. Habitativité.
4. Attachement.
5. Défensivité.
6. Destructivité.
7. Sécrétivité.
8. Propriété.
9. Constructivité.

Genre II. – SENTIMENTS.

10. Indépendance.
11. Approbativité.
12. Circonspection.
13. Bienveillance.
14. Vénération.
15. Fermeté.
16. Justice.
17. Espérance.
18. Merveillosité.
19. Poétique.
20. Causticité.
21. Mimique.

SECOND ORDRE – Facultés intellectuelles

Genre I. – FACULTES PERCEPTIVES.

22. Individualité.
23. Configuration.
24. Etendue.
25. Tactilité.
26. Coloris.
27. Localité.
28. Numération.
29. Ordre.
30. Eventualité.
31. Temps.
32. Musique.
33. Langage.

Genre II. – FACULTES RÉFLECTIVES.

34. Comparaison.
35. Causalité