Qu’est-ce que la phrénologie ?

phrenologie_coverLa « bosse des maths ». Voici, à première vue, tout ce qui reste de nos jours d’une étrange « science de l’esprit », la phrénologie, qui prétendait reconnaître les talents, les penchants et les facultés des individus en tâtant les bosses du crâne. Et pourtant…
Reléguée au statut de fausse science pendant plus d’un siècle, la phrénologie fait l’objet actuellement d’une réévaluation polémique. Selon les uns, elle serait la première véritable science de l’homme car elle aurait, la première, tenter d’asseoir la connaissance de l’homme sur l’exploration du cerveau. Selon d’autres, la phrénologie annoncerait, pour les mêmes raisons, le réductionnisme appauvrissant des sciences cognitives.

La phrénologie a été théorisée par le médecin François-Joseph Gall (1758-1828). Elle conjugue trois idées. La première est que le cerveau est le siège de toutes les facultés fondamentales de l’homme. La seconde, c’est que les diverses fonctions cérébrales correspondent à autant d’organes différents. La troisième, c’est que le crâne épousant fidèlement la forme du cerveau, on peut, en saisissant le relief crânien par palpation, dresser le portrait phrénologique des individus (cranioscopie).

L’enjeu de cette connaissance de l’homme est scientifique, social et politique. La phrénologie offre en effet une théorie générale des comportements mais aussi l’examen diagnostic précis qu’est la cranioscopie. La palpation du crâne permettant de déceler les aptitudes et les penchants profonds de chaque individu, il devient possible d’imaginer l’organisation scientifique d’une société rationnelle qui tiendrait compte de la « variété infinie du caractère moral et intellectuel des hommes ».

Voir la présentation du livre Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie

Les musées de phrénologie

musee-phrenologiqueLe texte reproduit ci-dessous est la transcription du discours prononcé par le phrénologiste mouleur Pierre-Marie-Alexandre Dumoutier (1797-1871) le jeudi 14 janvier 1836 lors de la réunion publique marquant l’inauguration du musée de la Société phrénologique de Paris.

Ce document nous rappelle l’existence dans la première moitié du 19e siècle de ce qui fut probablement le premier Musée d’anthropologie indépendant du cabinet d’anatomie comparée du Muséum d’Histoire naturelle. Le souvenir de ce lieu d’exposition s’est bien vite effacé de la mémoire disciplinaire de l’anthropologie car il dépendait d’une conception du fonctionnement cérébral qui fut rejetée dans la seconde moitié du XIXe siècle. Cette séance d’inauguration du Musée fut ponctuée par l’analyse phrénologique du crâne du poète assassin Lacenaire, exécuté moins d’une semaine auparavant.
Trois ans après la création du musée de la Société phrénologique de Paris, un certain Barthel inaugura au centre de Bruxelles un second musée entièrement consacré à la doctrine de Gall. Les informations sur ce musée étant aussi lacunaire que pour son homologue français, il faut s’en remettre à Barthel lui-même pour sa description. « Notre musée renferme tout ce qu’il y a de plus curieux et de plus intéressant en Phrénologie. On y trouve classés les bustes ou têtes, crânes et cerveaux moulés, de près de 300 individus, morts ou vivants, qui se sont fait remarquer par de bonnes ou mauvaises qualités physiques ou organiques (appréciation faite de l’éducation etc.) sont des plus frappants […] Difformités monstrueuses, idiots et crétins, fous ou maniaques, voleurs et assassins, suicidés même, viennent s’y montrer victimes d’une organisation vicieuse ou incomplète, que les circonstances malheureuses où ils se sont trouvés n’ont pu faire disparaître. Musiciens, Peintres et Sculpteurs, Architectes et Mathématiciens célèbres, y ont leur place à côté d’autres illustrations, tels que Poètes, Littérateurs, Philosophes et autres personnes de distinction dont la vie et les travaux sont généralement connus ; quelques têtes de femmes et d’enfants, prodiges de caractère, en moralité ou en savoir, viennent, avec les crânes moulés de quelques races humaines, clore une collection Phrénologique, qu’en simple curieux comme en homme d’étude, l’on peut venir voir tous les jours » ((A. Barthel, Musée phrénologique de Bruxelles. Manifeste philosophique, Bruxelles, Chez tous les libraires, p. 7-8.)).
Que devint le musée phrénologique de Bruxelles et la Société phrénologique que Barthel souhaitait créer en Belgique ? Y eut-il en France d’autres musées phrénologiques que celui de Dumoutier ? Quels furent le degré de leur relation ? Le caractère privé de ces initiatives rend difficile la recherche d’éventuelles archives. Il serait intéressant pourtant de recenser les collections de bustes présentes en province. Ce travail a été réalisé par Jean-Claude Vimont pour Rouen (lire à ce sujet l’article en ligne sur Criminocorpus) mais il faudrait l’étendre aux villes qui ont connu une importante activité phrénologique comme Lyon ou Saint-Brieuc. Des collections de bustes phrénologiques avaient été constituées également sous la Monarchie de Juillet dans les villes de bagnes (Toulon, Rochefort, Brest) . Que sont devenues ces collections ? Ont-elles été intégrées par les écoles de médecine les plus proches ?

Discours lu par Alexandre Dumoutier lors de la séance d’inauguration du Musée de la Société phrénologique de Paris, le 14 janvier 1836

« La phrénologie est cultivée en France, et particulièrement à Paris par un grand nombre d’hommes distingués dans la magistrature, dans les sciences, dans les arts, dans l’industrie ; et la plupart de ces hommes se sont réunis pour constituer la Société phrénologique.
Cette société a adopté des époques régulières pour des réunions, elle a fait connaître les principaux résultats de ses travaux dans un journal qui forme déjà un recueil, un recueil considérable de faits curieux et d’observation utiles, enfin elle possède une collection de plus de 400 pièces et un bon nombre d’ouvrages. Cependant elle ne remplit encore qu’imparfaitement la mission dont elle s’est chargée : celle de poursuivre et de propager la Phrénologie.
Pour tout ceux qui l’ont étudiée et qui doivent la mettre en pratique, la Phrénologie est une science constituée qui a ses lois, ses préceptes, qui peut être réduite à un certain nombre d’axiomes et exprimée par des formules. Comme toutes les sciences exactes, elle est susceptible de la plus grande précision et peut satisfaire aux exigences du calcul et des mathématiques.
Pour le philosophe et le moraliste qui a bien compris et médité les principes de la phrénologie, qui a prévu les immenses services qu’elle peut rendre par ses nombreuses applications ; elle lui fournit les éléments du plus beau code de morale, et le plus beau système de philanthropie, car elle lui révèle toute la science de l’homme et lui permet de fouiller dans les replis les plus secrets de son coeur.

Convaincu que je suis de l’exactitude et de l’importance de la phrénologie, me sentant capable d’opposer à ses détracteurs une masse considérable de faits, et fortifié par une expérience qui compte plus de 14 années de travaux pénibles et de sacrifices sans autres secours que la bienveillance de quelques savants que je révère et qui m’ont facilité dans la recherche des matériaux nécessaires à la démonstration de la phrénologie, j’ai péniblement amassé la riche collection étalée à vos regards.

Maintenant et toute incomplète qu’elle est, elle peut déjà rendre de grands services. Puisque le besoin d’étudier la phrénologie se fait de plus en plus sentir chaque jour, je m’empresse de témoigner publiquement de ma profonde gratitude pour ceux qui m’ont assisté en consacrant à l’utilité publique la collection qu’ils m’ont aidé à former, et en m’adjoignant à la Société phrénologique pour vulgariser les découvertes de ses illustres prédécesseurs.

Ce n’est point assez d’une publication trimestrielle pour faire connaître les faits qui se présentent en foule ; ce n’est point assez de réunions mensuelles pour donner un libre cours à l’examen et à la discussion des questions qui intéressent la science ; ce n’est point assez d’une solennité annuelle pour rappeler au public l’existence de la Société phrénologique et célébrer la gloire de Gall. Il y a encore d’autres devoirs à remplir et je m’y dévoue.
Voici ma moisson, voici ma fortune, je vous les offre, venez en profiter. Venez, vous qui voulez connaître, venez vous qui doutez encore, venez.

Tous les jours, les portes seront ouvertes aux travailleurs, plusieurs fois par semaine et à des heures déterminées, elles le seront aux curieux.

Par une exhibition permanente à ceux qui connaissent, j’offre des ressources qu’ils ne possèdent pas et la possibilité de faire des comparaisons sur des stéréotypes fournis par la nature. Par un enseignement permanent, je satisferai autant qu’il sera en moi de le faire à l’urgence du moment et à cet effet, pour ceux qui n’ont encore que des notions incomplètes de la phrénologie, ou qui désirent l’apprendre, quatre cours théoriques auront lieu ici et se succéderont immédiatement pendant l’année scolaire, et pour chaque leçon, toutes les démonstrations seront faites sur les objets de la collection.

Pour ceux qui ont étudié les éléments de la phrénologie mais qui ne peuvent en faire des applications exactes parce qu’ils n’ont pu être dirigé jusqu’à présent dans leurs études, et qu’ils n’ont pu trouver dans les livres de Gall et de Spurzheim les règles de la pratique et les moyens d’obtenir une évaluation exacte des diverses organisations ; pour ceux-là je ferai ici des cours pratiques dans lesquels je dirigerai comme je l’ai fait précédemment chacune des personnes qui y assisteront et leur apprendrai à recueillir complètement une observation phrénologique.

Pour ceux qui cherchent à s’éclairer en offrant à leurs semblables les lumières de leur savoir et de leur raison ; pour tout ceux qu’un noble enthousiasme et un sain respect pour la vérité invite à s’élancer dans les voies mystérieuses où s’interprète la nature morale et intellectuelle, pour tout les hommes de bien enfin, moralistes, philanthropes, artistes, gens de lettres, savants qui recherchez la vérité, pour vous des conférences seront ouvertes dans cet asile de la science. Dans ce muséum de la phrénologie pour rendre hommage à la mémoire [« mémoire » barré et un mot illisible] de mon illustre et vénéré maître, dans ce lieu j’institue une solennité annuelle et commémorative du jour où la mort vint arracher Spurzheim des bras de ses amis et le ravir à la science qui ne s’en séparera jamais ».

En savoir plus : Le texte manuscrit est composé de 9 feuillets. L’original est conservé au Centre historique des Archives nationales dans la série AJ 15 (Muséum d’Histoire naturelle), carton n° 562. Signalé par Erwin Ackerknecht, « P.M.A. Dumoutier et la collection phrénologique du Musée de l’Homme », Bulletin de la Société d’anthropologie de Paris, 10e série, 7, 1956, pp. 289-308, le manuscrit de ce discours était resté inédit. Il a été publié pour la première fois dans l’article suivant : M. Renneville, « Un musée d’anthropologie oublié : le cabinet phrénologique de Dumoutier », Bulletins et mémoires de la Société d’anthropologie de Paris, 1998, n.s., t. 10, n° 3-4, p. 477-484.