L’affaire Chambige

Henri ChambigeUne recherche en cours, menée par Jacqueline Carroy, Judith Lyon-Caen et Marc Renneville

Dessin publié dans L’illustration (1888)

Le 25 janvier 1888, dans une villa de Sidi-Mabrouk, aux environs de Constantine, l’étudiant Henri Chambige, âgé de 22 ans, est retrouvé blessé près du cadavre dévêtu de Magdeleine Grille, une femme mariée de 30 ans, jusque-là réputée irréprochable. Deux versions s’opposent pour l’explication de ce drame. Si Chambige reconnaît qu’il a tué madame Grille, il affirme que c’est à sa demande, car celle-ci lui aurait proposé d’être sa maîtresse puis de mourir avec lui pour ne pas survivre au déshonneur. Sous l’empire d’une passion réciproque, Chambige aurait accepté, mais il aurait manqué son propre suicide. Dans le souci de préserver l’honneur d’une femme et de sa famille, le mari et la mère de la défunte se portent partie civile et soutiennent que celle-ci a pu être hypnotisée ou droguée, puis violée par Chambige. Le meurtre de madame Grille serait donc dans un cas un double suicide raté devenu un crime passionnel et, dans l’autre, une affaire de viol sous suggestion, comme on en évoquait beaucoup en un temps où l’hypnotisme triomphait. Appelée à être jugée devant la cour d’assises de Constantine du 8 au 11 novembre 1888, l’affaire fait grand bruit parce qu’elle mobilise deux familles connues et influentes. Deux thèses, deux camps s’opposent, en Algérie comme à Paris ; mais il y a surtout, derrière la question judiciaire, une attention singulière portée à la relation entre le psychisme de l’accusé et le roman contemporain. En portant ainsi le débat sur la scène judiciaire, cette affaire nous paraît révélatrice de la profonde intrication des sciences psychologiques, de la criminologie et de la littérature de l’époque.

Chronologie succincte

1865 : Naissance d’Henri Chambige à Médeah.

1887 : Henri Chambige publie dans La revue générale, littéraire, politique et artistique, « Les Goncourt. Le modernisme », n° 85, p. 207-212.

1888 : 25 janvier. Assassinat par Henri Chambige, alors âgé de 22 ans, de Mme Magdeleine Grille bientôt trente ans, dans la villa familiale des Chambige, à Sidi-Mabrouck, près de Constantine.
2, 3 et 4 novembre. Avant le procès, des articles d’Albert Bataille paraissent dans Le Figaro, « Une cause célèbre. – L’affaire Chambige » dans lesquels sont cités notamment des extraits de « Confessions » de Chambige écrites en prison après son meurtre. Bataille couvre ensuite le procès dans Le Figaro.
8-11 novembre. Procès devant la Cour d’assises de Constantine.
Condamnation pour meurtre avec préméditation avec circonstances atténuantes, à sept ans de travaux forcés (à Cayenne) et un franc de dommages envers la partie civile. Me Durier, avocat de Chambige, fait une requête en grâce auprès du Président de la République, Sadi Carnot. Celui-ci commue la peine de sept ans de travaux forcés en sept ans de réclusion.

1889 : Tarde (Gabriel), « L’affaire Chambige », Archives de l’anthropologie criminelle, 1889, p. 92-108 (en libre accès sur Criminocorpus)

Bataille (Albert), « Affaire Chambige », Causes criminelles et mondaines de 1888, Paris, Dentu, p. 1-78. Ce chapitre, qui reprend les articles du Figaro, est précédé d’une préface de Paul Bourget datée du 13 mars 1889 (p. V-XII).

Honcey (Jean), Jean Bise, Paris, Perrin. Le livre est daté d’avril 1889.

Bourget (Paul), Le disciple, Paris, Alphonse Lemerre, 1889.

1891 : Gyp, Un raté, Paris, C. Lévy.
Dans Hypnotisme, suggestion, psychothérapie (Paris, Doin, p. 153-156), Hippolyte Bernheim présente l’affaire Chambige comme une affaire du « suggestion criminelle ».

1892 : Paul Brulat, L’Ame errante, Paris, G. Charpentier et E. Fasquelle.
Chambige bénéficie d’une libération conditionnelle.

1895 : 20 novembre. Dans une lettre à sa femme, Zola écrit : « Brulat est venu me présenter Chambige qui est de passage à Paris […] Il cherche à recommencer sa vie et il voulait prendre des conseils de moi. » ((Correspondance, VIII, Paris, Montréal, CNRS, Presses de l’Université de Montréal, p. 1895)).

1899 : Marcel Lami (pseud. de Chambige), La débandade. Souvenirs d’un volontaire inutile, Paris, Edition de la Revue Blanche. Ce livre est présenté comme le seul ouvrage publié du vivant de l’auteur par Edouard Leconte. Les autres ouvrages auraient été publiés à titre posthume par les soins de « Madame Marcel Lami » et des amis de l’auteur.

1900 : Louis Proal, Le crime et le suicide passionnels, Paris, F. Alcan.

1901 ? Chambige se marie avec une cousine dont il a une fille.

1904 : Préface de Marcel Lami à Enrique Gomez Carrillo, Quelques petites âmes d’ici et d’ailleurs, trad. de l’Espagnol par Ch. Barthez, Paris, E. Sansot.

1909 : Mort de Chambige. De nombreux articles dans la presse rappellent le drame de 1888 (( Nos remerciements à M. Hugues Laroche pour la détermination de cette date)).

1909 : M. Lami, Terres d’aventures, Paris, Louis Michaud.

1910 : M. Lami, Grand Paul, préface de Paul Margueritte, Paris, Louis Michaud.

1911 : M. Lami, Vers les cîmes, préface de Edouard Conte, Paris, Louis Michaud.
Alonso de Contreras, Mémoires… mis en français par Marcel Lami et Léo Rouanet, Paris.

Lami M., Terres d’héroïsme et de volupté, Paris, Louis Michaud, s. d.

En complément, deux textes d’époque et deux points de vues à lire sur ce site  :

1. Anatole France, « Un crime littéraire. L’affaire Chambige » (11 novembre 1888)

2. Maurice Barrès, « La sensibilité d’Henri Chambige », (11 novembre 1888)

A lire également sur le web : J. Carroy et M. Renneville, « Une cause passionnelle passionnante : Tarde et l’affaire Chambige », Champ pénal, XXXIVe congrès français de criminologie, tome 1, Les criminologiques de Tarde. http://champpenal.revues.org/document260.html

Si vous possédez des informations sur la vie de Chambige, ses écrits ou son manuscrit, n’hésitez pas à nous contacter :
Jacqueline Carroy (jacqueline.carroy[at]ehess.fr)
Marc Renneville (marc.renneville[at]cnrs.fr)

Chambige selon Maurice Barrès

Henri ChambigeTranscription d’un article de Maurice Barrès, paru dans Le Figaro, 11 novembre 1888, p. 1.

« La sensibilité d’Henri Chambige »

Il faut aux jurés de Constantine un sens bien exquis des nuances de la sensibilité. Je me reconnais incapable de discuter une cause encore pendante aux assises.
Mais cette culture intime de ses émotions, ce dédain des lois ordinaires de la vie, cette facile acceptation de la mort que nous rencontrons chez Henri Chambige, ce sont les traits principaux de l’âme contemporaine la plus neuve. Des écrivains, ces jours derniers, l’ont bien vu ; je crois cependant qu’ils firent un peu vite le procès des récentes manières de sentir.
Je voudrais montrer que si la haute littérature de ce temps a décrit et même a créé quelques-unes des façons de sentir qu’on trouve en Chambige, du moins elle les complète d’indications essentielles, tout à fait propres à éviter des accidents aussi déplorables que ces amours tragiques de Constantine.
Henri Chambige s’est écarté sur un point très grave de la conception de la vie que nous présentent les grands esprits de sa race. Merveilleusement doué pour sentir, très ardent à saisir des émotions nouvelles, très clairvoyant pour observer ses frissons, il n’a pas, ce me semble, la force de se dédoubler. Son âme est faite de parcelles merveilleuses, mais la méthode pour les utiliser lui fait défaut.

C’est pour avoir négligé tout un côté de l’enseignement de ses maîtres préférés qu’il a glissé dans ce drame.
Comme Benjamin Constant, Chambige a vu avec amertume que jamais deux êtres ne peuvent se connaître. Le langage a été fait pour l’ordinaire de la vie ; il ne sait exprimer que des états bien grossiers auprès des nuances infinies qui sont au fond de nous. Et quand même nos connaitrions nos pensées les uns aux autres, cela est peu pour un analyste et un sentimental, qui sait combien ce sont là des représentations imparfaites pour notre moi, des images fragiles et furtives. Quelle mère connaît son fils ? Quel amant sa maîtresse ?
Ce douloureux sentiment de l’invincible isolement où chacun de nous est muré à jamais, Chambige l’eut avec intensité ; il semble l’avoir voulu exprimer dans le livre qu’il projetait sous ce titre : L’Ame intransmissible. C’est le premier instant du développement des plus fines sensibilités modernes.
Ainsi réduite à soi-même, effrayée d’être seule parmi des étrangers, une âme bien née ne prend plus souci que de se cultiver, de s’augmenter, de s’embellir, de s’adorer. Dès lors, une seule chose est réelle, une seule chose importe : le Moi. Le monde extérieur n’apparaît plus que comme un champ d’expérience où l’âme, avec malaise, se hasarde pour trouver les émotions. C’est la dispersion infinitésimale du cœur, ce second volume qu’a esquissé Chambige. Il s’agit non pas de se donner aux choses, aux êtres, mais de leur prendre ce qu’ils ont de meilleur pour s’en augmenter. Aux beaux paysages, à la science, à la femme, on demandera des émotions.
Benjamin Constant, dans son Journal, et Sainte-Beuve, dans Volupté, sont les narrateurs les plus douloureux de âme intransmissible ; c’est M. Renan qui a le mieux exprimé la Dispersion du cœur, cette puissance qu’acquiert une âme cultivée de prendre conscience de tout ce qu’enferme l’univers. Grâce à sa merveilleuse méthode, M. Renan a su jouir en même temps des voluptés du voluptueux et de l’austérité de l’ascète.

Ces premières étapes de toute âme qui veut se développer, Chambige les a franchies : « Celle que j’aime n’est pas si belle que je la vois. En croyant aimer une femme, je n’aime que l’erreur de mon esprit ». Il se rend compte que nous n’aimons jamais que notre propre image projetée devant nous ; nous sommes incapables de connaître rien autre que notre âme ; en baisant les mains de notre maîtresse, c’est nous-même que nous adorons. Cependant Chambige se laisse aller à aimer, et même il pousse l’amour à son paroxysme. C’est qu’il sait que la première loi d’une belle culture de soi-même est de ne jamais être une âme de défiance. Il accepte toutes les émotions ; il veut qu’en lui toutes les notes de l’univers viennent se répercuter ; il aspire, comme les plus grands idéalistes, à faire de son âme, le son total de l’humanité.
Ces côtés de la sensibilité de Chambige sont excellents. Son journal, où il se fait connaître, est tout à fait remarquable. M. Bataille, qui a étudié lui-même, dans la Conquête de Lucy, des cas analogue de sensibilité rare, a justement mis en valeur le mérite d’une telle culture chez un garçon de vingt-deux ans. Ce sont les mêmes préoccupations supérieures que nous saluons avec grand respect chez le Benjamin Constant du Journal intime et chez le Sainte-Beuve de Volupté, dans l’ordre sentimental.

Ce jeune homme va donc faire une riche moisson de beautés morales, son âme sera ornée et rare ; peut-être son action bienfaisante !… Hélas ! Voici qu’il s’écarte de la voie des maîtres !
Un principe universellement admis, c’est que M. Pasteur ne doit pas lâcher dans la rue les chiens enragés qu’il étudie dans son laboratoire. Comme les savants qui manient des substances dangereuses ou des hypothèses troublantes, les fabricants de sensibilité rare ne doivent pas installer leurs expériences au milieu des hommes.
Depuis Benjamin Constant, qui vécut une vie de tribun libéral, et qui cultivait au fond de soi des rêves délicats de scepticisme, de solitude, d’analyse presque mystique, jusqu’aux jeunes écrivains d’aujourd’hui, – Jules Tellier, par exemple, qui soutient une thèse analogue dans son traité sur Nos Poètes, – tous les maîtres doués d’une sensibilité d’exception déclarent avec M. Renan :
« La vulgarité des hommes fait de la solitude morale le lot obligé de celui qui les dépasse par le génie ou par le cœur. Il faut donc se composer un petit monde divin à soi, se tailler un vêtement dans l’infini ; il faut pouvoir dire mon infini comme les simples disent Mon Dieu. »


Les âmes très développées n’ont guère de place dans le monde actuel. Elles doivent réserver ce qu’il y a en elles de plus différent pour en meubler leurs rêves. C’est penser imprudemment de vouloir introduire dans l’ordre actuel des manières de sentir qui sont trop en avance. Il ne faut pas devancer les siècles ; nous n’avons plus qualité pour perfectionner brusquement le monde. J’imagine un moment où la passion telle que la comprirent Chambige et Mme Grille paraîtra à tous admirable, et même naturelle. Il est certain qu’à cette heure une telle conception de l’amour scandalise la plupart des esprits.

A l’audience, quand Henri Chambige déclare : « C’est une mort réputée pour être déshonorante, mais c’est une mort héroïque », le public s’étonne. Et le président lui répond : « Les deux fillettes de Mme Grille, à l’âge d’être mariées, pourront apprécier tristement cet héroïsme », indique parfaitement la catastrophe que produisent certaines beautés trop neuves, encore confuses, brutalement transportées dans la réalité.

Le philosophe dans son cabinet, le sentimental dans le jardin, fermé de son cœur, peuvent cultiver les plus rares sentiments. Mais il faut une délicatesse infinie pour que ce qui est imaginatif devienne réel. Les meilleurs esprits, de tous temps, sont sacrifiés aux dieux de l’opin ion ; aux idées communément admises. C’est parfois un crime de vouloir faire admettre du peuple ce qui sera vertu dans plusieurs générations.

Je n’examinerai pas si le cas d’Henri Chambige, cette déplorable catastrophe, est une erreur de théoricien qui n’a pas compris la nécessité de se dédoubler et de se conformer dans sa vie extérieure aux opinions communes, – ou la défaillance d’un analyste de vingt-deux ans, qui a été empoigné par sa passion et affolé en dépit de ses raisonnements. Je voulais seulement indiquer que les penseurs de ce temps ont trouvé un joint pour rendre inoffensives leurs plus audacieuses conceptions.
Je me plais à imaginer un Henri Chambige mieux averti, se conformant exactement à l’enseignement de ses maîtres.

Comme l’accusé de Constantine, ce Chambige amélioré se cultive soi-même ; il cherche de toutes parts des émotions pour embellir son rêve ; il n’a souci que d’être ardent et clairvoyant. Sa grande préoccupation est d’éviter ces deux écueils de l’analyste sentimental : la stérilité et l’emballement. L’observation intérieure dessèche très vite l’âme. Il faut alors recourir à quelque émotion féconde. L’amour est peut-être l’émotion qui pénètre et baigne l’âme le plus profondément.

Mais le Chambige que j’imagine n’eût pas permis à l’amour de le dominer. Cela est essentiel. Les meilleurs analystes s’ingénient pour n’être jamais qu’à demi-sincères. Ils ne s’autorisent pas à s’emballer ; ils se tiennent vigoureusement en main. Satisfaits du rajeunissement trouvé en quelques semaines auprès d’une femme, ils interrompent l’expérience très vite et rentrent dans leur univers fermé. Je crois vraiment que des délicats ne perdent guère à couper ainsi leur passion. C’est une période bien vulgaire, celle où l’on souffre, où l’on jouit vraiment (et de ces deux égarements, je ne sais quel est le plus pénible pour un esprit préoccupé de voir clair ». Le joli plaisir ne commence que dans la mélancolie du souvenir, quand les sourires, toujours un peu communs, sont épurés par la nuit qui déjà les remplit.
Pour présenter quelque agrément, il faut qu’un fait soit transformé en matière de pensée ; de même une théorie, un sentiment, tout ce qui imaginatif, devient vulgaire et parfois dangereux à être réalisé. Tels sont les enseignements des maîtres contemporains. Si Chambige s’y était conformé, de grandes douleurs eussent été épargnées à six ou sept personnes, lui-même aurait joui des dons supérieurs qu’il possède, nul doute enfin que son incontestable talent d’écrivain n’eût honoré sa génération.

Maurice BARRÈS

Accès à la présentation sur ce site de l’affaire Chambige

Chambige selon Anatole France

Henri ChambigeTranscription d’un article d’Anatole France, paru dans Le Temps, rubrique « Vie littéraire », 11 novembre 1888, p. 1.

« Un crime littéraire. L’affaire Chambige »

On ne sera pas surpris, je pense, si je m’abandonne à dire ici quelques mots de l’affaire de Constantine. L’acte mystérieux qui a été accompli dans la villa de Sidi-Mabrouk le 25 janvier dernier et dont Henri Chambige répond en ce moment devant le jury appartient, certes, à la « Vie littéraire » et relève de la psychologie morale autant que de la justice criminelle. L’accusé est « lettré », dit l’acte d’accusation, qui ne sait pas si bien dire.
Oui, certes, l’accusé est lettré et son crime n’est que trop littéraire. Henri Chambige a publié, il y a deux ans, dans la Revue générale une étude sur l’œuvre des Goncourt, une étude pénétrante, ingénieuse et subtile, écrite dans un style à la fois difficile et sympathique. Il lisait ses amis, dans sa chambre d’étudiant, des pages d’un roman inachevé, dans lequel il s’analysait lui-même et qu’il intitulait la Dispersion infinitésimale du cœur. C’était un malade et un orgueilleux.
A vingt ans, il avait vécu une longue vie de lectures. Sa tête faible et superbe était pleine de rêves et d’images.
Il a écrit, depuis le crime, l’histoire de son âme et raconté les aventures de son intelligence. A l’entendre, il fut d’abord un enfant chaste, pieux, dévoré de scrupules et d’inquiétude. A seize ans, les premières révélations de la vie le désolèrent infiniment :
« Chez moi, dit-il, la crise fut hors de toute proportion et presque uniquement intellectuelle. Tout me prédisposait à la ressentir plus vivement qu’un autre : une absolue virginité d’âme, une éducation religieuse, mes lectures d’enfants, une nature frémissante et chimérique.
Ce fut du haut en bas de mon âme un écroulement au premier contact du monde réel, qui me crachait à la face sa dérisoire disproportion avec mes chimères idéales.
En moi cette horrible invasion devait tout brûler, tout ravager : croyances religieuses, croyances sentimentales, foi en moi-même, amour du Christ, tout s’effondra, tout s’arracha de moi.
Et désormais, malgré la pauvre reconstruction qu’a opérée le temps, je devais porter en moi-même, vivant tombeau, le deuil ineffaçable de ma première âme ! »


Il gardait encore sa ferveur religieuse, mais bientôt sa foi, combattue par l’orgueil du cœur et par l’inquiétude de la pensée s’éteignit et de froides ténèbres couvrirent son âme. Il marcha parmi des fantômes. Le journal peint cette vie toute chimérique :
« Un son de mandoline, une nuit étoilée faisaient lever mes rêves. Plus encore que les femmes, j’aimais le mensonge. Dieu fit le monde et, en le voyant si laid, il donna à l’homme l’illusion. Les roses de notre esprit naissent du fumier de la vie. Ce que nous blasphémons sous le nom de mensonge, nous l’adorons sous le nom d’idéal. »


Dès lors, bien que très éclectique dans ses lectures, il se rattachait assez étroitement à la littérature dite décadente. Malade de lectures, âme en proie aux livres, victime dévouée au papier noirci, il entra au régiment pour faire son volontariat et fut, comme on l’imagine, un détestable zouave. Les lettres décadentes et la philosophie symboliste ne sont pas de nature à exalter les vertus militaires. J’ai connu, il est vrai, un brave capitaine de spahis, très aimé de ses camarades et fort estimé de ses chefs, qui écrivait pendant ses loisirs de garnison, voici vingt ans, des opuscules d’un style élégant mais obscur, véritable prototypes des « proses décadentes » dont on fait quelque bruit à cette heure. Ceux qui ont lu un certain Vercingétorix publié discrètement, en 1868, chez Alphonse Lemerre seront surpris, comme moi, que M. Louis de Lyvron ne soit pas tenu, dans la nouvelle école, pour un précurseur et pour un maître. Ce Louis de Lyvron était, sous son nom véritable, un excellent cavalier de bonne mine et jovial. Je le vois encore, quand, le visage tout enflammé du soleil de l’Afrique, il accourait, heureux, dans la boutique du passage de Choiseul, où s’assemblaient les parnassiens. Quelle joie brillait alors dans son gros œil bleu de poète ! Il passa commandant et fut retraité, je crois, peu de temps avant la guerre. Regrettant de n’avoir point, depuis longtemps, de ses nouvelles, je me plais à l’imaginer aujourd’hui dans quelque paisible domaine, sous de beaux arbres, fumant des cigares en méditant des poèmes inintelligibles mais beaux. Ses livres, qu’il m’envoyait gracieusement, étaient de plus en plus « abscons », comme on dit aujourd’hui. Mais il n’avait pas trouvé du premier coup, je dois le dire, le style ésotérique. Je me rappelle avoir lu de lui un petit recueil de poèmes en prose intitulé Cheiks et Burnous [ ?], qu’il méprisa beaucoup par la suite. Ces petits poèmes étaient tous intelligibles et il y en avait d’admirables. Un de ceux-là, que je n’ai jamais oublié et qui m’est revenu à la mémoire avec une vivacité nouvelle lors de l’affaire Chambige, est un poème d’amour, le poème d’un jeune Arabe, ivre de joie, parce qu’il est ivre de vie. Il est des êtres simples en qui la vie est joie. Tel est celui-là. Il a un beau fusil, un beau cheval et une belle femme, et il ne désire plus rien, car il possède la plénitude des biens dont un être jeune et robuste puisse jouir au désert. Il goûte un contentement infini. Fou de joie, il met son fusil en bandoulière, saute sur son cheval, prend sa femme en croupe et se jette dans la mer. Ce barbare exquis voulut mourir en plein bonheur avec tout ce qu’il aimait.
Chambige le raffiné, le décadent Chambige, n’a pas rêvé autre chose, et c’est pourquoi je songe à mon ami, le capitaine de Lyvron, en lisant le compte rendu de l’affaire de Constantine. Mais l’Arabe ne songeait pas à la postérité et Chambige y pensait beaucoup, et c’est là une grande différence.
Ce serait manquer, ce me semble, aux convenances que de juger ici la cause pendante aux assises. D’ailleurs, je ne sais du procès que ce qu’en ont publié les journaux. Je dirai seulement, et cet aveu sans doute m’est permis, je dirai que, généralement, je crois peu à la séduction par l’hypnotisme. Qu’on m’entende bien. Je ne nie point, après les expériences de MM. Charcot, Liégeois et Bernheim, l’action d’une volonté forte sur un sujet débile. Mais il me semble peu probable que les pratiques de la suggestion mentale, telle que la comprend l’Ecole de Nancy, puisse s’exercer hors des cliniques et s’étendre dans le commerce ordinaire de la vie. Je me refuse à penser qu’il y ait des secrets nouveaux pour séduire les femmes. Il serait trop étrange que des moyens de ce genre eussent été découverts par des médecins et que les amants n’y eussent pas recouru depuis tant de siècles. Il est sage de croire un peu moins aux académies et un peu plus à la nature.
L’élégiaque poète latin Properce a dit, en parlant de sa Délie : « Elle m’a dévoué ». Je traduis littéralement. Il était Romain et disait ; dévouer, comme un théologien du moyen âge eût dit ensorceler et comme un physiologiste moderne dirait hypnotiser. « Elle m’a dévoué, non par des paroles magiques, mais par sa chevelure, la belle enfant, et par ses bras délicats. »
Je pense que Properce savait aussi bien que nous les secrets de l’amour et que tous les neurologistes du monde n’ajouteront rien à l’antique expérience des amants et des amantes. Je m’attends à ce que le ministère public et la partie civile fassent grand état de l’hypnose. Pour moi, l’hypnose unique, l’hypnose éternelle, c’est l’amour. Je n’ai point de lumières particulières, je l’ai dit, sur les faits de la cause. Je ne sais que ce que chacun sait. La mémoire de Mme Grille est deux fois sacrée ; c’est celle d’une femme et d’une victime. Sur la tombe où la suit [deux mots illisibles] des siens, il ne convient que d’apporter de pieux hommages. Mais, enfin, ce ne serait pas profaner son souvenir que de penser que ce qui l’attirait sur le lit funéraire de Sidi-Mabrouk c’était la sympathie et la pitié, et plus encore une soif inextinguible d’aimer et de mourir. Je ne dis rien, je ne sais pas. Et qui peut deviner, sous un front paisible, les travaux obscurs de la nature, les troubles mystérieux des sens, le divin mal du cœur. Admettons, ne fût-ce que pour un moment, qu’une femme (une autre que Mme Grille, si vous voulez) ait dit à celui qu’elle aimait éperdument malgré elle, contre son devoir :
« Je me donne à toi, mais jure-moi sur ce que tu as de plus sacré que tu me tueras tout de suite »
Tenons cette parole pour sincère et pour vrai, ce n’est qu’une hypothèse, nous ne blesserons personne ; admettons qu’une femme ait parlé ainsi dans la vérité de son cœur ; admettons qu’elle se soit donnée avec la certitude de mourir aussitôt, et si après cela, après qu’elle est morte, un homme ose se lever et dire : « Cette femme est méprisable », je déclare que celui qui porte un pareil jugement est le plus hypocrite, le plus vil et le plus lâche des pharisiens.
A Dieu ne plaise que je juge celle qui n’est plus. Quant à celui qui l’a tuée et qui vit, il est condamné par cela seul qu’il est vivant. Ce n’est pas qu’on ne puisse trouver des atténuations à son crime, Chambige, atteint d’une névrose, eut dans son héritage le goût de la mort. Son père, notaire à Médéah, se suicida, cherchant dans cette fin, non point un remède à la ruine et au déshonneur, mais un refuge contre le mal de vivre. Le fils traîna dès l’enfance une irrémédiable névrose que trahissaient ses crises de larmes, ses désespoirs sans cause et une délicatesse étrange de sensations. Je le crois tout à la fois le plus vain et le plus sincère des criminels. Il tua dans la folie de l’orgueil. Mais quoi de plus vrai, quoi de plus sincère de la folie et l’orgueil de ce jeune homme ?
M. Albert Bataille a rappelé qu’aux derniers jours du romantisme sentimental, en 1848, un jeune médecin de la marine qui aimait une femme mariée tenta de mourir avec elle après avoir lu Indiana. La mort de Mme Grille fut causée par des influences de même nature, par une conception littéraire et dramatique de la vie.
« Je lui avais dit souvent, écrit Chambige dans son mémoires, qu’en admirant les amants d’Alfred de Vigny, qui étaient morts ensemble, que ce serait une grande beauté de mourir comme cela, qu’on nous admirerait ! »
Et dans son interrogatoire, quand le président demande : « Mme Grille ne vous a-t-elle pas dit que votre mort serait considérée comme une beauté ! » Chambige répond : « Oui, je lui avais parlé des Amants de Montmorency, d’Alfred de Vigny ».
On connaît ces vers désespérés d’un poète paisible et triste jusqu’à la mort. Les Amants de Montmorency datent du 27 avril 1830. Vigny écrivit sous ce titre un mot qui peut-être enthousiasma le malheureux Chambige, si vite grisé par les mots : Elévation. C’est peut-être ce mot qui décida du sort d’une femme. Rappelez-vous le chant de mort et d’amour, cette élévation si pure, si triste, si désolée :
« Etaient-ils malheureux, Esprits qui le savez !
Dans les trois derniers jours qu’ils s’étaient réservés ?
Vous les vîtes partir tous deux, l’un jeune et grave,
L’autre joyeuse et jeune. Insouciante esclave,
Suspendue au bras droit de son rêveur amant,
Comme à l’autel un vase attaché mollement,
Balancée en marchant sur sa flexible épaule
Comme la harpe juive à la branche du saule …
……………………………..
Et c’est ainsi
Qu’ils allèrent à pied jusqu’à Montmorency.
Ils passèrent deux jours d’amour et d’harmonie,
De chants et de baisers, de voix, de lèvre unie,
De regards confondus, de soupirs bienheureux,
Qui furent deux moments et deux siècles pour eux.
………………………..
Or c’était pour mourir qu’ils étaient venus là.
Lequel des deux enfants le premier en parla ?
Comment dans leurs baisers vint la mort ? Quelle balle
Traversa les deux coeurs d’une atteinte inégale
Mais sûre ? Quels adieux leurs lèvres s’unissant
Laissèrent s’écouler avec l’âme et le sang ?
Qui le saurait ? Heureux celui dont l’agonie
Fut dans les bras chéris avant l’autre finie !
Heureux si nul des deux ne s’est plaint de souffrir !
Si nul des deux n’a dit :  » Qu’on a peine à mourir ! »


Voilà donc le souffle qui poussa un malheureux jeune homme au crime ! Tout est sujet de troubles aux insensés, tout se corrompt dans les vases impurs. Ce qu’il y a de particulièrement détestable dans l’acte cruel de la villa de Sidi-Mabrouk, c’est qu’il se colore de littérature, c’est qu’il se revêt des brillantes couleurs de l’imagination, et que le coupable se drape dans la pourpre de la poésie. Il y a un attenta odieux à la majesté des lettres. Non, certes, je n’accuserai pas de complicité avec Chambige les Muses qu’il a trahies et compromises. Les crimes, et les folies des hommes ne peuvent souiller leur idéale pureté. Je n’oublie pas que je parle ici d’un accusé qui répond en ce moment de ses actes devant la justice. Je reconnais d’ailleurs que le meurtre dont il s’est souillé est d’un ordre passionnel, malgré à la tendance à l’imitation littéraire, et qu’enfin le mal fut fait par un malade. Mais qu’on ose glorifier ce lamentable malade, c’est ce dont je m’irrite et m’indigne. Un M. Martin-Laya a publié depuis la mort de Mme Grille un livre, un roman, M. de Joyeux, dédié à ce M. Paul Rieu, négociant en Algérie, qui accompagna Chambige, le matin du crime, chez les banquiers de Constantine et qui a été entendu avant-hier comme témoin au procès. Dans cette dédicace, M. Martin-Laya fait une insolente apologie de l’acte commis par son ami :
 » Nous étions trois, Henri, toi, moi, et la vie est venue nous donner un coup brutal dans le malheur de notre grand, loyal et vibrant Henri. Il a vu les choses de très haut et, en redescendant, il s’est brisé.
Mais il n’est point de chocs dont on ne se relève, point de blessures que l’on ne panse. Et tu vas aller là-bas le soigner de celles-là comme tu sais guérir les autres.
Tu lui diras que, si j’ai fait ce livre consolant, c’est pour consoler sa grande âme bleue. Tu lui diras combien je l’aime et avec quelle respectueuse affection je le consolerai quand la loi nous l’aura rendu.
Ils comprendront tous, ces hommes, ces juges, qu’il est des actes auxquels n’atteint point la morale sociale.
Ils apprendront la nature fière, délicate de notre Henri. Il sentiront combien haut il est placé par la volonté, par le courage de l’action, par l’intelligence et le cœur. Et ils s’inclineront peut-être devant cet homme aujourd’hui leur justiciable et dont demain les œuvres feront leur maître. »

Grand, loyal, haut placé par la volonté, le courage et l’action, ce malheureux qui a tué une femme et n’a pas su mourir ! Avons-nous perdu tout sens et toute raison ? Quand il fallait invoquer l’amitié, provoquer la pitié, demander l’oubli et le pardon, vous honorez un coupable et vous vous glorifiez en lui. Cela est un scandale et une honte. Où donc est le sens moral ? Où dont est le bon sens ? Je veux bien que votre « grand » Henri ait tué cette femme comme il l’a dit et pour les raisons qu’il a dites. Je veux bien, je veux qu’il ait frappé par amour et du consentement de celle qu’il aimait, je tiens pour vraies les lettres qu’on dit fausses ; j’accorde tout. Mais alors même, il ne reste qu’un nom dont on puisse nommer votre ami : misérable, misérable, misérable !
Anatole FRANCE

Accès à la présentation sur ce site de l’affaire Chambige

Bonjour

Ce site a été ouvert en 1998.

Il était alors destiné à présenter mes travaux et, plus encore, à servir de support aux cours que je dispensais à l’Université Paris 8 Vincennes à Saint-Denis, et à l’UF d’ethnologie de Paris 7. Mes premiers pas en informatique remontent au ZX81 puis, pendant mes études, un PC 8088 avec le mythique DOS 3.3 (bôf, je pouvais déjà comparer avec les profs avancés, qui possédaient des Mac !) et, très tôt, l’accès au courrier électronique, grâce au support du CCR (centre de calcul et de recherches) de Jussieu, où j’étais étudiant.

Cette première version du site proposait des plans de cours, des documents sources (retranscrits ou en mode image), des exemples de (bons) travaux d’étudiants (résumés, fiches de lecture…)  et des outils destinés à faire découvrir aux étudiants de licence de Paris 8 les ressources du web appliqués à l’histoire (recherche et enseignement).

Le site était basé sur un modèle libre de droit « mesHead ». L’original révisé (version 2002) de ce modèle graphique est toujours visible ici. L’adaptation avait été réalisée par mes soins avec le Composer de la défunte suite Netscape et des touches de CodExpert, abandonné depuis lui aussi.

Le site ressemblait à cela :

site_V1site_V1_1

L’arrêt de l’enseignement « Atelier web » rendit ce site moins utile. Entre-temps, j’avais ouvert le premier site de la Société française pour l’histoire des sciences de l’Homme (sur le serveur multimania) puis les pages, temporaires, du département « Recherche » de l’École nationale d’administration pénitentiaire. Tout ceci en HTML « dur ».

En 2005, le lancement de Criminocorpus sous la direction technique du CRHST (Centre A. Koyré) m’incitait à maîtriser l’administration du CMS SPIP. Quelle évolution ! Passer du code à une interface graphique proche d’un traitement de texte… Je décidais peu après de l’appliquer à mon site personnel. La transition entre le code initial et le SPIP étant très laborieuse, beaucoup de pages ont été perdues entre la V1 et la V2 du site !  De cette V2 SPIP, je n’ai conservé que le bandeau :

bandeauSPIP_600

En 2006, j’ouvrais également un blog sur Lemonde.fr, afin d’expérimenter la possibilité d’alimenter un « carnet de recherche » en ligne, consacré à une étude en cours sur une affaire criminelle : l’affaire Delafet. En voici le bandeau :

blog

Première expérience sur un WordPress bridé mais opérationnel. Le temps et les circonstances se sont chargés de réduire l’ambition initiale : après quelques articles, mon essai de récit hypermédia s’est très vite trouvé à un point mort, lié à l’impossibilité de consulter certaines archives. Début 2011, cette étape n’était toujours pas dépassée. L’actualité de ce carnet/récit est littéralement, depuis 2007, une page vide… Je l’ai fermé en 2009 et intégré sur ce site dans le cadre d’une rubrique (Affaire Delafet)

Dans le même temps, l’équipe de Revues.org préparait une prestation de « carnets » scientifiques à grande échelle qui allait donner naissance à la plateforme « hypotheses.org ».

A l’automne 2008, j’ouvrais pour le compte du portail Criminocorpus un « carnet de recherche » dont la fonction était plutôt de proposer des billets sur l’actualité du domaine. Cette solution était portée par WordPress, que j’ai pu ainsi comparé à SPIP, pendant plusieurs mois.

En 2009, j’ai basculé ce site personnel de SPIP en WORDPRESS en adaptant un squelette libre de droit (Simple Scheme Mag) avec l’aide de Camille Lazare.

J’espère que la version actuelle durera… le plus longtemps possible.

MERCI POUR VOTRE VISITE !