Vacher l’éventreur face à ses juges. Le prix du sadisme

Marc Renneville Joseph Vacher éventreur Archives d'un tueur en sérieJ’apprends ces jours-ci que mon Vacher fait de la résistance et se maintient dans la deuxième sélection du Prix Sade 2020. Que fait ce livre d’histoire et d’archives dans un prix littéraire ? Je n’en sais trop rien mais je m’en réjouis car il va circuler dans les mains de lectrices et de lecteurs très avertis.

Vacher-Sade ? Attention, liaison dangereuse. Marie Bonaparte relevait, dans son étude sur Edgar Poe (Paris, Denoël, 1933), le pouvoir de fascination suscité par l’agir sadique du tueur de bergers : « Lorsque paraît sur la scène un de ces rares grands pervers, tel Vacher, ou Kürten, qui tuent pour le simple plaisir, l’âme entière de la foule est soulevée. Non pas par l’horreur seule, mais par un étrange intérêt, qui est la réponse de notre profond sadisme au leur. On dirait que nous tous, malheureux civilisés, aux instincts entravés, sommes en quelque sorte reconnaissants à ces grands criminels désintéressés de nous offrir de temps en temps le spectacle de nos plus primitifs et coupables désirs enfin réalisés ».

De cette filiation sadienne, Vacher est « innocent » – pour utiliser un terme qui lui était cher – car il n’en a jamais parlé et aucun de ses écrits ne fait référence au divin marquis. Si la liaison entre les deux hommes est aujourd’hui évidente, on ignore qu’elle est le produit d’une histoire tragique nouée dans le désir de punir. Le rapprochement de Vacher et Sade date en effet du temps même de l’affaire et l’enjeu n’est pas alors littéraire mais judiciaire. Et la mise, c’est la tête d’un homme. Vacher est-il fou ? Doit-il retourner à l’asile pour y être soigné ou est-il assez conscient et responsable de ses actes pour être déclaré apte à la guillotine ? Le rapport médico-légal d’expertise signé par le médecin Alexandre Lacassagne et deux confrères déclare après une longue mise en observation que l’inculpé Vacher n’est ni fou ni malade. C’est un type d’assassin pervers et sadique, qui prend plaisir à voir souffrir ses victimes. Vacher n’avait pas besoin d’avoir lu Sade pour pratiquer le sadisme. Sur la foi de cette expertise, l’accusé Vacher est déclaré responsable de ses actes. Condamné à mort, il est guillotiné le 31 décembre 1898 à Bourg-en-Bresse. Moins de deux mois après l’exécution, Alexandre Lacassagne justifie la position des experts en publiant un livre intitulé Vacher l’éventreur et les crimes sadiques, reproduit dans le recueil publié chez Millon. On y trouve notamment une note sur le sadisme « au point de vue de la médecine légale » et l’une des premières études sur l’œuvre et la vie de Sade, signée de Marciat, pseudonyme de César Tournier, élève de Lacassagne.

L’affaire Vacher est ainsi un cas unique dans les annales judiciaires par la place prise par Sade et sadisme dans la qualification de l’accusé. Elle y a atteint par le jeu de l’expertise un paroxysme tragique, décidant au final de la capacité du coupable à répondre de ses crimes. Acceptée par le jury, récusée par le défenseur de l’accusé, l’assimilation du sanguinaire Vacher au marquis de Sade a permis la condamnation à mort du tueur de bergers. Cette lecture clinique fut pourtant très discutée, contestée et la position du docteur Lacassagne suscita une controverse que son Vacher l’éventreur et les crimes sadiques ne parvint pas à éteindre. Alors, qu’en penser de nos jours ? Les pièces du dossier sont dans Vacher l’éventreur. Archives d’un tueur en série. Les jurés du prix apprécieront. Le jugement est mis en délibéré. La décision sera rendue publique en septembre 2020.

Marc Renneville

Les autres livres sélectionnés sont :
Journal intime (1926 – 1940) de Julien Green (Laffont Bouquins)
Et je vous offre le néant de Gérard Macé (Gallimard)
Les Tasses de Marc Martin (Agua)
Giacometti/Sade. Cruels objets du désir (Éditions Fage/Fondation Giacometti)
Céroplastie, corps immortalisés, de Nathalie Latour (Le Murmure)
Le Chien noir de Lucie Baratte (Éditions du Typhon)

Joseph Vacher l’éventreur. Archives d’un tueur en série

Joseph Vacher éventreur Archives d'un tueur en série Marc Renneville

Ce livre marque l’aboutissement de nouvelles recherches sur l’affaire Joseph Vacher, qui a défrayé la chronique judiciaire à la fin du XIXe siècle. La mémoire de cette affaire nous a été transmise par le film Le Juge et l’Assassin (1976) réalisé par Bertrand Tavernier. Derrière les noms de l’assassin Bouvier (interprété par Michel Galabru) et du juge Rousseau (interprété par Philippe Noiret), il y a Joseph Vacher (1869-1898) que l’on désigna en son temps comme un « tueur de bergers » ou encore le « Jack l’éventreur du Sud-Est ». Et derrière le juge Rousseau, il y a le juge Émile Fourquet (1862-1936) qui a mené l’instruction de l’enquête ayant permis de juger Vacher en 1898.

L’ouvrage est composé de deux parties. La première présente l’affaire pour en comprendre les enjeux et proposer une lecture montrant combien la neutralisation d’un tueur en série constitue un défi pour la justice. La seconde est un dossier documentaire. Ce dossier comprend la réédition du livre que l’expert criminologue Alexandre Lacassagne a consacré au cas : Vacher l’éventreur et les crimes sadiques. Ce livre publié en 1899 est ici réédité en intégralité et corrigé sur plusieurs erreurs factuelles. Le dossier permet au lecteur de suivre l’affaire en ayant accès à de nombreuses pièces originales restées une part inédites. Il contient notamment tous les écrits connus de Joseph Vacher, ses interrogatoires, les complaintes chantées au temps de l’affaire et un entretien avec Bertrand Tavernier. Il compte également un cahier iconographique de 96 pages.

Table des matières

Remerciements

PRÉSENTATION
Nécrologe

Première partie: L’ASSASSIN, SES JUGES ET SES MÉDECINS

1. L’enfant des Terres froides
2. Louise. Ô Louise !
3. L’odyssée sanglante
4. Une enquête légendaire
5. La lettre d’aveux
6. De la parole au silence
7. L’épreuve de la folie
8. L’éventreur en pièces
9. Le présent du passé

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Deuxième partie : DOSSIER DOCUMENTAIRE

1. L’enquête par l’archive
Le chemin rouge
À Belley
Dans les prisons de Lyon
La tête du tueur

2. Affaire Joseph Vacher, sa défense par lui-même (1898)

3. Lacassagne, Vacher l’éventreur et les crimes sadiques (1899)
Préface
I. Acte d’accusation
Le crime de Bénonces (Ain)
Les antécédents de Vacher
Les aveux de Vacher

II. Rapports des experts
Étude médico-légale des crimes avoués par Vacher
Affaire de Beaurepaire
Affaire de Vidauban
Affaire d’Étaules ou du Bois-du-Chêne
Affaire de Saint-Ours
Affaire de Bénonces
Affaire de Truinas
Affaire de Saint-Étienne-de-Boulogne
Affaire de Cusset
Affaire de Varennes-Saint-Honorat
Affaire de Tassin-la-Demi-Lune
Affaire de Courzieu
État physique. Attitude dans la prison
Pièces annexées au rapport des experts
Examen de l’oreille par le docteur Lannois
Radiographie par le docteur Destot
Fiche anthropométrique
Autographes de Vacher

III. Vacher devant la cour d’assises de l’Ain, par Étienne Martin

IV. Les rapports médico-légaux sur les crimes avoués
Affaire de Beaurepaire
Affaire de Vidauban
Affaire d’Étaules ou du Bois-du-Chêne
Affaire de Saint-Ours
Affaire de Bénonces
Affaire de Truinas. Tentative de viol (Noyen)
Affaire de Saint-Étienne-de-Boulogne
Affaire de Cusset
Affaire de Varennes-Saint-Honorat
Affaire de Tassin-la-Demi-Lune
Affaire de Courzieu

V. Quels sont parmi les crimes commis depuis dix ans et restés impunis, ceux qui peuvent être avec quelque vraisemblance, attribués à Joseph Vacher ?, par Émile Fourquet

VI. Pièces extraites du dossier
Le vagabondage en France, par Alexandre Bérard
Les transformations de l’impunité, par Gabriel Tarde
Le marquis de Sade et le sadisme, par le docteur Marciat (Tournier)
Le sadisme au point de vue de la médecine légale
Les crimes sadiques
Gilles de Retz, Léger, André Bichel. Deux observations de Demme
Menesclou, Versini et Garayo
Les victimes de Jack the ripper
Ben-Ali, dit Frenchy
Une victime de Jesse Pomeroy, le bourreau des enfants
Piper, le casseur de tête (the brainer)
Affaire du Pont-Laval
L’état d’âme de Vacher
L’exécution. L’autopsie, par le docteur Jean Boyer
Quelques notes sur les autres victimes ou les individus poursuivis à propos des crimes de Vacher
Les vagabonds criminels. Ce qu’il y aurait à faire pour la recherche des coupables
Note complémentaire sur la marquise de Sade, par Marciat (Tournier)

4. Complaintes criminelles (1895-1899)
Le crime du Bois-du-Chêne ou l’abeille qui parle
La complainte de Bannier
La complainte sur le Crime de Varennes-Saint-Honorat
Complainte du Père Bonnassieux
Le tueur de bergers. L’assassin en prison – Les aveux. Nombreux assassinats
Le tueur de bergers (Nasturby)
Grande complainte sur Vacher. Le tueur de bergers
Complainte et historique des crimes de Vacher, le tueur de bergers, dit le « Jack l’Eventreur du Sud-Est »
Complainte sur l’assassin Vacher
Complainte de Vacher (Raoul Ponchon)
Complainte à ce sujet
Un nouveau Troppmann ou le tueur de bergers
Grande complainte sur le tueur de bergers (Marius Rety)
Le tueur de bergers (Nasturby)
Le tueur de bergers (Nasturby)
Vacher l’éventreur
Complainte sur l’exécution du tueur de bergers
Le tueur de bergers. Grande complainte

5. De Vacher à Bouvier
de Bertrand Tavernier (interview)

6. La complainte de Bouvier l’éventreur
de Jean-Roger Caussimon

Index
Sources
Bibliographie

Vacher l’éventreur. Archives d’un tueur en série, Grenoble, éditions J. Millon, 2079, 774 p + 96 pages d’illustrations couleur.

Page de présentation sur le site des éditions Jérôme Millon

Comptes rendus :

K-Libre (M. Amelin) « La bible du serial killer à la française »
Historia (D. Lefebvre) « Un tueur aux amours vaches »
Libération (D. Kalifa) « Dans la gueule du loup »
En attendant Nadeau (P. Artières) « Crimes complets ou morceaux choisis »
Babelio (Chrysanthème)
Criminocorpus (N. Derasse)

 

 

Le chant des crimes. Les complaintes de l’affaire Vacher

Le chant des crimes Marc Renneville éditions GaelisLivre à paraître en 2021 aux éditions Gaelis.

Synopsis :

Ce livre musical raconte une affaire criminelle par la succession des complaintes qui s’y rapporte. L’affaire choisie est celle de Joseph Vacher, tueur de bergers qui sévit dans le Sud-Est de la France entre 1894 et 1897. Vacher est l’un des premiers tueurs en série français. Égorgeur, violeur, éventreur, son mode opératoire et sa prédilection pour les jeunes victimes en font le prototype du meurtrier sexuel. Joseph Vacher incarne la figure du monstre criminel contemporain.

Embarquer le lecteur dans une plongée immersive, un retour au temps de l’affaire pour approcher au plus près l’expérience sensible de la réception populaire de l’affaire. Tel est le pari. Le lecteur peut adopter au choix la position du public, en écoutant les interprétations proposées par lien interactif, ou celle de l’interprète, chanteur ou musicien, grâce aux partitions.
À lire, à écouter et à chanter.

Les éditions Gaélis ? La petite maison qui a tout d’une grande. Lancée en 2020, Gaelis Éditions porte une politique éditoriale en trois axes : musique (Christian Séguret), roman policiers historiques (Annabel Peyrard) et quotidien. Pour en savoir plus, voir son site web.

Séminaire Histoire de la justice et patrimoine judiciaire. EHESS (2019-2020)

histoire de la justice patrimoine judiciaire Marc Renneville Le séminaire interroge l’histoire de la justice et ses formes de patrimonialisation. L’histoire de la justice est abordée par la fabrique de la conviction judiciaire pour saisir le processus aboutissant à une décision de justice, que celle-ci soit consensuelle ou contestée par les lectures médiatiques ou littéraires. La réflexion est menée à partir d’affaires judiciaires des XIXe-XXe siècles en France. Le deuxième axe questionne la notion de patrimoine judiciaire, son extension (matériel, immatériel) et ses recoupements avec d’autres domaines (patrimoine scientifique, patrimoine numérique). On s’intéresse ici aux savoirs, aux pratiques et aux mémoires des lieux de justice, aux modalités de leur valorisation (accès public, muséographie, documentaire, dispositifs numériques) et aux usages sociaux de ce patrimoine sombre.

Responsable : Marc Renneville (centre A. Koyré UMR 8560, Clamor UMS 3726)

Horaires : 2e et 4e lundis du mois de 15 h à 17 h, du 14 octobre 2019 au 8 juin 2020

Lieu : EHESS, salle 6, 105 bd Raspail 75006 Paris

Dates des séances 2019-2020 : Lundi 14 octobre 2019, 25 novembre, 9 décembre, 13 janvier 2020 27 janvier 2020, 10 février, 9 mars, 23 mars, 27 avril, 11 mai, 25 mai et 8 juin.

Programme indicatif

1/ Lundi 14 octobre 2019
Thématiques du séminaire, présentation de l’enseignant et des présents, modalités de validation.

2/ Lundi 25 novembre 2019
Archives nationales. Visite des réserves et de l’exposition « La science à la poursuite du crime » par Pierre Piazza (Université de Cergy, Clamor).

3/ Lundi 9 décembre 2019
L’affaire Joseph Vacher. Mémoires et histoire

4/ Lundi 13 janvier 2020
« La comparaison historique du bagne et ses enjeux : la colonisation pénale en Australie et en Nouvelle-Calédonie » par Briony Neilson (Université de Sidney, Clamor) et Isabelle Merle (directrice de recherche au CNRS, présence sous réserve)

5/ Lundi 27 janvier 2020
L’affaire Delafet. Enquête orale et archives judiciaires.

6/ Lundi 10 février 2020
« L’affaire Pranzini » par Frédéric Chauvaud (professeur d’Histoire contemporaine, Université de Poitiers)

7/ Lundi 9 mars 2020
« L’affaire du corbeau de Tulle, une tache judiciaire ? » par Amos Frappa (doctorant EHESS)

8/ Lundi 23 mars 2020

9/ Lundi 27 avril 2020

10/ Lundi 11 mai 2020
« Une visite de la prison de Clairvaux. Histoire, patrimoine et valorisation numérique » par Jean-Lucien Sanchez (chargé de recherches au ministère de la Justice, Clamor) et Hervé Colombani (réalisateur, Clamor)

11/ Lundi 25 mai 2020

12/ Lundi 8 juin

Renseignements complémentaires sur le site de l’EHESS

Rapport médico-légal Guillemin constatant l’état mental du sieur Vacher (Joseph), inculpé de tentative d’assassinat.

Je soussigné Guillemin (Léon), médecin-adjoint de l’Asile public des aliénés du Jura, domicilié à Sain-Ylie, commis par M. le juge d’instruction de l’arrondissement de Baume-les-Dames, à l’effet d’examiner l’état mental du sieur Vacher (Joseph), âgé de 23 ans, sergent au 60e régiment d’infanterie, actuellement en congé, inculpé de tentative d’assassinat, faire connaître si l’inculpé jouit de toute la plénitude de ses facultés intellectuelles, s’il a conscience des actes qu’il commet et s’il doit être considéré comme responsable et dans quelle mesure.
Après avoir pris connaissance des pièces de la procédure et avoir interrogé le prévenu à plusieurs reprises, serment préalablement prêté, ai rédigé le rapport suivant :

FAITS ET RENSEIGNEMENTS

Etant au régiment, l’inculpé fit la connaissance de la nommée B… (Louise) et des promesses de mariage furent échangées entre eux. Vacher fut envoyé en congé de convalescence ; il se rendit dans sa famille, mais revint bientôt à Beaume-les-Dames, pays de la file B…. et sur les instances de celle-ci. Le prévenu vivait chez les parents de sa fiancée, depuis quelques jours, quand cette dernière le congédia sans aucun motif, en refusant de lui rendre les cadeaux qu’elle avait reçus. Rendu furieux, Vacher tira sur elle plusieurs coups de revolver, puis retournant son arme contre lui, il se tira trois coups de revolver.
Au régime, l’inculpé a donné à différentes reprises des inquiétudes au point de vue de son état mental. A deux reprises différentes, il fut envoyé en congé de convalescence comme ayant des propensions au délire des persécutions.
Cet état maladif s’était montré chez le prévenu depuis son arrivée au corps.
« Vacher a souvent frait preuve d’une grande surexcitation qui se traduisait par des querelles sans motif avec ses camarades. Il avait la manie de la persécution. A cet état nerveux a succédé un affaissement moral qui dura un certain temps.
Il m’écrivait des lettres où il m’exposait ses soi-disant malheurs. A plusieurs reprises, il a témoigné de son dégoût de la vie et il laissait volontiers hanter son esprit par l’idée de suicide. Un peu plus tard, il essaya de se précipiter par une fenêtre du deuxième étage ».
M. le lieutenant Greilsammer, commandant la compagnie où Vacher était sergent, n’est pas moins catégorique sur l’état mental de l’inculpé. Celui-ci était d’un caractère concentré, peu communicatif avec ses camarades ; ceux-ci cherchèrent à le faire sortir des idées noires qui le hantaient mais sans y parvenir. Poursuivi par la manie de la persécution, Vacher ne voyait autour de lui que des mouchards ou des gens cherchant à lui nuire. A certain moment, il sentait le besoin de donner libre cours à sa force musculaire ; il soulevait alors à bras tendu des objets mobiliers du casernement. Parois, il avait des insomnies pendant lesquelles il parlait seul, se livrant à des gestes menaçants. S’il avait eu quelque froissement avec es camarades, l’inculpé menaçait de leur couper le cou. Ils ne se couchaient plus alors sans craindre pour leur vie et plaçaient leur épée-baïonnette à côté d’eux. Vacher leur paraissait alors être un somnambule en proie à une idée fixe ; il exprimait alors le besoin qu’il avait de voir couler le sang. Depuis qu’il avait fait connaissance de la fille B…, son état s’était aggravé.
Ses chefs reconnaissent que l’inculpé était d’une conduite régulière.
Sa moralité était parfaite, son honorabilité et son honnêteté ne peuvent être mises en doute ; il était d’une grande sobriété.
Cette tendance d’esprit se manifestait déjà chez l’inculpé dès son plus jeune âge ; dans sa famille, il se montrait tel qu’il est aujourd’hui : violent, emporté, soupçonneux, mécontent. a six ans, il est mordu par un chien enragé. Dès l’âge de neuf ans, il se fait remarquer par ses extravagances. On lui confie une voiture, il la met en pièces pour se distraire, il s’amuse à couper les jambes aux bestiaux dont il a la garde. Plus tard, que sa famille lui adresse une remontrance, un faible reproche, il s’emporte, accuse ses parents de lui vouloir du mal, leur reproche de lui avoir refusé les moyens pour continuer ses études, part de chez lui et on ne le revoit pas de huit jours. Il occupe plusieurs places et partout ce sont des querelles.
A quinze ans, il entre comme novice dans la congrégation des frères de Saint-Genis-Laval, près de Lyon. Il y reste trois ans. Vacher voulait entrer dans l’enseignement, devenir une autorité, un chef dans le couvent, mais pour des motifs pécuniaires ses supérieurs se bornaient à l’employer aux travaux des champs. Il en conçut un vif chagrin, il s’adressa alors à sa famille qui ne put ou ne voulut pas accéder à ses désirs. De là ces idées de haine contre sa famille.
Comme antécédents héréditaires, une de ses sœurs aurait eu des accès de lypémanie avec idée de suicide ; un de ses oncles aurait fait des extravagances.

EXAMEN DIRECT

Lors de son entrée à l’Asile, Vacher se présente à nous dans l’état suivant :
De constitution robuste, malgré un amaigrissement assez marqué. Nous observons une dépression au niveau de la suture lambroïde, une asymétrie facile produite par la paralysie de la septième paire du côté droit. De ce côté, nous notons un abaissement de la commissure labiale, la joue est flasque et cède dans les expirations à la pression de l’air du dedans au dehors, s’enfle pour retomber ensuite ; par suite de la paralysie de l’orbiculaire des paupières, l’œil ne peut pas se fermer complètement.
A l’angle de la mâchoire inférieure existe un orifice par lequel on conduit un stylet jusqu’au maxillaire inférieur, suivant un trajet perpendiculaire à cet os, et d’une longueur de trois centimètres environ. Cette plaie est le siège d’une suppuration abondante.
Au lobule de l’oreille est aussi un orifice mais qui ne conduit dans aucun trajet.
La bouche ne peut s’ouvrir ; la voix est nasillarde et peu distincte ; la parole traînante ; la mastication très difficile.
L’état de l’inculpé est si précaire que nous sommes obligé de le placer à l’infirmerie.
Les premiers jours, il est abattu, bouleversé ; la plaie l’occupe seule et il faut le panser à chaque instant sous peine de subir ses doléances. Puis viennent des plaintes continuelles, il nous accuse de vouloir le faire mourir, de ne pas nous occuper de lui alors que nous nous intéressons plus à lui qu’aux autres malades.
Chaque matin, à la visite, il nous demande si on veut bientôt l’opérer. Accédant à ses désirs, nous préparons tout pour le 15 juillet. Amené dans la chambre d’opération, Vacher se débat, ne veut pas respirer le chloroforme et refuse de se laisser opérer. Le lendemain, il écrit à sa sœur une lettre dans laquelle il s’exprime en ces termes : « Comme je peux encore supporter ma souffrance, j’aime autant attendre parce que je sais bien qu’ils veulent me tuer, mais non me guérir, car il y a longtemps qu’ils auraient fait cette opération s’ils avaient voulu me soulager ».
Dans cette lettre, il menace d’attenter à ses jours si on le retient à l’Asile après sa guérison. D’ailleurs sans l’amitié qu’il avait pour cette fille, il se serait déjà détruit, car il y a des moments où il ne sait plus ce qui le retient sur terre.
A nous il se plaint d’avoir un caractère porté à l’ennui ; on lui en veut, mais là se bornent les confidences qu’il consent à nous faire.
Le 20 juillet, un véritable accès d’agitation se déclare. Au réveil il est un peu excité, accuse les médecins de le négliger, de vouloir le laisser mourir de ses balles dans la tête, aussi demande-t-il son transfert à l’hôpital militaire de Besançon. A la visite, il s’assied sur son lit, parle avec animation, réclame des juges, peu lui importe la peine qui lui sera infligée, il connaîtra au moins le jour de sa liberté. Il n’est pas fou et ne doit pas rester à l’Asile. Si cependant on continue à le tenir enfermé, l’ennui le gagnera et il mettra fin à ses jours malgré la surveillance dont il sera l’objet. Puis il entre dans des récriminations contre sa fiancée ; celle-ci l’a indignement trompé, mais elle a dû être poussée par un autre. Il n’avait cependant pas l’intention de la tuer, mais de se tuer en chemin de fer.
Nous parvenons cependant à le calmer et nous obtenons de lui les aveux suivants :
Au régiment, son caporal lui en voulait et cherchait par tous les moyens à l’empêcher de parvenir. Quand on passait à côté de lui on chuchotait, on le regardait d’un mauvais œil, on le dénigrait auprès de ses supérieurs pour retarder son avancement. Il ignore depuis combien de temps il est à l’Asile et à quelle époque il a commis sa tentative d’assassinat.
A partir de ce moment l’inculpé se maintient devant nous ; il avoue même qu’au régiment il s’était fait de fausses idées. Les frères deviennent ses ennemis. Les trois ans passés dans leur maison sont la cause si sa vie est remplie de malheurs. C’est à eux qu’il doit le caractère sombre, inquiet, porté à la tristesse qui lui interdit un instant de bonheur, s’il n’avait pas été chez les Frères, il ne serait pas comme ça.
Telle n’est pas sa conduite devant les surveillants et les malades. Il leur raconte que nous nous moquons de lui, que nous passons devant son lit sans le regarder, le négligeant plus que les autres malades, que nous ne voulons pas l’opérer. Pendant la nuit il se relève pour écrire, accuse deux malades de chercher à le perdre dans l’estime du surveillant, les menace même. A certains moments il lève la tête, fixe les yeux, comme s’il entendait des voix invisibles. Le 25 août, on le voit s’élancer plusieurs fois en avant comme s’il voulait tomber sur quelqu’un ou prendre la course, il lève les yeux comme si quelqu’un l’interpellait ; ses traits sont troublés.

DISCUSSION

Il importe maintenant d’établir sur quel terrain morbide se trouve placé Vacher. Celui-ci est un délirant par persécution à la première période.
Cet état maladif remonte déjà à plusieurs années. Dans sa famille il était violent, emporté, soupçonneux. Au couvent il a l’ambition de devenir supérieur ; mais ses moyens pécuniaires ne lui permettent pas de continuer ses études, il accuse ses parents d’avoir entravé son avenir, viennent-ils à lui adresser une observation, il prétend qu’ils lui en veulent. L’inculpé se rend à Lyon, entre dans différentes places, qu’il quitte bientôt. A peine arrivé au régiment, il manifeste les mêmes idées de persécution ; simple soldat, un caporal le persécute, veut l’empêcher de parvenir ; sergent, ses camarades parlent mal de lui, le regardent d’un mauvais œil, chuchotent lorsqu’il passe à côté d’eux ; tous le dénigrent auprès de ses supérieurs, aussi écrit-il plusieurs lettres à ses chefs pour se disculper. Sur ces entrefaites il fait connaissance de la fille B…, son état s’aggrave, et il profère des menaces contre les sergents qui habitent dans la même chambre que lui.
A l’asile, cet état maladif suit sa marche progressive. Tout le monde s’est ligué contre lui ; nous avons pour lui toutes sortes de bontés, loin de nous en savoir gré, il nous accuse de vouloir le tuer, et non le guérir. Nous nous moquons de lui, nous passons devant son lit sans le regarder, nous serions heureux de l’envoyer au cimetière. Les malades sont ses ennemis ; ils le mouchardent, aussi profère-t-il des menaces contre eux.
Quoique l’inculpé nie les actes désordonnés auxquels il s’est livré le 25 août dernier, nous estimons qu’alors Vacher agissait sous l’influence d’hallucination de l’ouïe.

CONCLUSIONS

De ce qui précède, nous concluons :
1° Le sieur Vacher (Joseph) est atteint d’aliénation mentale caractérisée par le délire des persécutions
2° Il est irresponsable de ses actes.

Sainte-Ylie, le 12 septembre 1893

Signé : Guillemin

Lire la présentation de l’affaire

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Extraits de la lettre d’aveu de Joseph Vacher, destinée à être publié dans les journaux.

Maison natale de Joseph Vacher

Dieu – Droits – Devoirs

Belley le 7 octobre 1897,

A la France,

« Tampis pour vous si vous me croyez responsable…. Votre seule manière d’agir me fait prendre pitié pour vous… Si j’ai conservé le secret de mes malheurs, c’est que je le croyais dans l’intérêt général mais vu que peut-être je me trompe je viens vous faire savoir toute la vérité : Oui c’est moi qui est comis tous les crimes que vous m’avez reprochés… et cela dans des moments de rage. Comme je l’ai déjà dit à Mr le Docteur chargé du service médical de la prison de Belfort, j’ai été mordu par un chien enragé vers l’âge de 7 ou 8 ans mais dont je ne suis pas sûr moi-même bien que cependant je me souviens très bien d’avoir pris des remèdes pour cet effet. Mes parents seuls peuvent vous assurer des morsures, pour moi j’ai toujours cru depuis que j’ai du réfléchir à cet événement que ce sont les remèdes qui m’ont vicié le sang a moins que réellement ce chien m’est mordu. »

[…]

« Voilà, messieurs, ce qui est pour moi à cette heure mon impérieux devoir de vous faire savoir bien que me condamnerier vous encore innocent… Si je me suis cru coupable par moments ; c’est que je n’avais pas encore refléchi sur ces évènements, et si dans mon instruction j’ai dit plusieurs fois ce mot : C’est malheur, c’est au sujet du souvenir [ ?] ces évènements.

La lettre continue en marge gauche de chaque page déjà écrite :

« Il faut que je vous dise aussi que les abominalités que j’ai vu se dérouler sous mes yeux à l’asile d’aliénés de Dôle ont certainement accentués ma maladie ou plus tôt ma rage. Je craignais aussi que le méchant monde ne fassent [retoinper ?] ces fautes sur mes pauvres parents qui ont du tant souffrir d’un pareille silence depuis que je traverse la France comme un enragé me guidant sur le soleil seul…
Que ceux qui croient pleurer sur moi, pleurent donc sur eux. Il vaudrait mieux peut-être pour eux être à ma place…
Aidez-vous, Dieu qui permet tout et dont nul humain en connaient ses vues vous aideroi.

Signé Vacher Jh »

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