Chambige selon Anatole France

Henri ChambigeTranscription d’un article d’Anatole France, paru dans Le Temps, rubrique « Vie littéraire », 11 novembre 1888, p. 1.

« Un crime littéraire. L’affaire Chambige »

On ne sera pas surpris, je pense, si je m’abandonne à dire ici quelques mots de l’affaire de Constantine. L’acte mystérieux qui a été accompli dans la villa de Sidi-Mabrouk le 25 janvier dernier et dont Henri Chambige répond en ce moment devant le jury appartient, certes, à la « Vie littéraire » et relève de la psychologie morale autant que de la justice criminelle. L’accusé est « lettré », dit l’acte d’accusation, qui ne sait pas si bien dire.
Oui, certes, l’accusé est lettré et son crime n’est que trop littéraire. Henri Chambige a publié, il y a deux ans, dans la Revue générale une étude sur l’œuvre des Goncourt, une étude pénétrante, ingénieuse et subtile, écrite dans un style à la fois difficile et sympathique. Il lisait ses amis, dans sa chambre d’étudiant, des pages d’un roman inachevé, dans lequel il s’analysait lui-même et qu’il intitulait la Dispersion infinitésimale du cœur. C’était un malade et un orgueilleux.
A vingt ans, il avait vécu une longue vie de lectures. Sa tête faible et superbe était pleine de rêves et d’images.
Il a écrit, depuis le crime, l’histoire de son âme et raconté les aventures de son intelligence. A l’entendre, il fut d’abord un enfant chaste, pieux, dévoré de scrupules et d’inquiétude. A seize ans, les premières révélations de la vie le désolèrent infiniment :
« Chez moi, dit-il, la crise fut hors de toute proportion et presque uniquement intellectuelle. Tout me prédisposait à la ressentir plus vivement qu’un autre : une absolue virginité d’âme, une éducation religieuse, mes lectures d’enfants, une nature frémissante et chimérique.
Ce fut du haut en bas de mon âme un écroulement au premier contact du monde réel, qui me crachait à la face sa dérisoire disproportion avec mes chimères idéales.
En moi cette horrible invasion devait tout brûler, tout ravager : croyances religieuses, croyances sentimentales, foi en moi-même, amour du Christ, tout s’effondra, tout s’arracha de moi.
Et désormais, malgré la pauvre reconstruction qu’a opérée le temps, je devais porter en moi-même, vivant tombeau, le deuil ineffaçable de ma première âme ! »


Il gardait encore sa ferveur religieuse, mais bientôt sa foi, combattue par l’orgueil du cœur et par l’inquiétude de la pensée s’éteignit et de froides ténèbres couvrirent son âme. Il marcha parmi des fantômes. Le journal peint cette vie toute chimérique :
« Un son de mandoline, une nuit étoilée faisaient lever mes rêves. Plus encore que les femmes, j’aimais le mensonge. Dieu fit le monde et, en le voyant si laid, il donna à l’homme l’illusion. Les roses de notre esprit naissent du fumier de la vie. Ce que nous blasphémons sous le nom de mensonge, nous l’adorons sous le nom d’idéal. »


Dès lors, bien que très éclectique dans ses lectures, il se rattachait assez étroitement à la littérature dite décadente. Malade de lectures, âme en proie aux livres, victime dévouée au papier noirci, il entra au régiment pour faire son volontariat et fut, comme on l’imagine, un détestable zouave. Les lettres décadentes et la philosophie symboliste ne sont pas de nature à exalter les vertus militaires. J’ai connu, il est vrai, un brave capitaine de spahis, très aimé de ses camarades et fort estimé de ses chefs, qui écrivait pendant ses loisirs de garnison, voici vingt ans, des opuscules d’un style élégant mais obscur, véritable prototypes des « proses décadentes » dont on fait quelque bruit à cette heure. Ceux qui ont lu un certain Vercingétorix publié discrètement, en 1868, chez Alphonse Lemerre seront surpris, comme moi, que M. Louis de Lyvron ne soit pas tenu, dans la nouvelle école, pour un précurseur et pour un maître. Ce Louis de Lyvron était, sous son nom véritable, un excellent cavalier de bonne mine et jovial. Je le vois encore, quand, le visage tout enflammé du soleil de l’Afrique, il accourait, heureux, dans la boutique du passage de Choiseul, où s’assemblaient les parnassiens. Quelle joie brillait alors dans son gros œil bleu de poète ! Il passa commandant et fut retraité, je crois, peu de temps avant la guerre. Regrettant de n’avoir point, depuis longtemps, de ses nouvelles, je me plais à l’imaginer aujourd’hui dans quelque paisible domaine, sous de beaux arbres, fumant des cigares en méditant des poèmes inintelligibles mais beaux. Ses livres, qu’il m’envoyait gracieusement, étaient de plus en plus « abscons », comme on dit aujourd’hui. Mais il n’avait pas trouvé du premier coup, je dois le dire, le style ésotérique. Je me rappelle avoir lu de lui un petit recueil de poèmes en prose intitulé Cheiks et Burnous [ ?], qu’il méprisa beaucoup par la suite. Ces petits poèmes étaient tous intelligibles et il y en avait d’admirables. Un de ceux-là, que je n’ai jamais oublié et qui m’est revenu à la mémoire avec une vivacité nouvelle lors de l’affaire Chambige, est un poème d’amour, le poème d’un jeune Arabe, ivre de joie, parce qu’il est ivre de vie. Il est des êtres simples en qui la vie est joie. Tel est celui-là. Il a un beau fusil, un beau cheval et une belle femme, et il ne désire plus rien, car il possède la plénitude des biens dont un être jeune et robuste puisse jouir au désert. Il goûte un contentement infini. Fou de joie, il met son fusil en bandoulière, saute sur son cheval, prend sa femme en croupe et se jette dans la mer. Ce barbare exquis voulut mourir en plein bonheur avec tout ce qu’il aimait.
Chambige le raffiné, le décadent Chambige, n’a pas rêvé autre chose, et c’est pourquoi je songe à mon ami, le capitaine de Lyvron, en lisant le compte rendu de l’affaire de Constantine. Mais l’Arabe ne songeait pas à la postérité et Chambige y pensait beaucoup, et c’est là une grande différence.
Ce serait manquer, ce me semble, aux convenances que de juger ici la cause pendante aux assises. D’ailleurs, je ne sais du procès que ce qu’en ont publié les journaux. Je dirai seulement, et cet aveu sans doute m’est permis, je dirai que, généralement, je crois peu à la séduction par l’hypnotisme. Qu’on m’entende bien. Je ne nie point, après les expériences de MM. Charcot, Liégeois et Bernheim, l’action d’une volonté forte sur un sujet débile. Mais il me semble peu probable que les pratiques de la suggestion mentale, telle que la comprend l’Ecole de Nancy, puisse s’exercer hors des cliniques et s’étendre dans le commerce ordinaire de la vie. Je me refuse à penser qu’il y ait des secrets nouveaux pour séduire les femmes. Il serait trop étrange que des moyens de ce genre eussent été découverts par des médecins et que les amants n’y eussent pas recouru depuis tant de siècles. Il est sage de croire un peu moins aux académies et un peu plus à la nature.
L’élégiaque poète latin Properce a dit, en parlant de sa Délie : « Elle m’a dévoué ». Je traduis littéralement. Il était Romain et disait ; dévouer, comme un théologien du moyen âge eût dit ensorceler et comme un physiologiste moderne dirait hypnotiser. « Elle m’a dévoué, non par des paroles magiques, mais par sa chevelure, la belle enfant, et par ses bras délicats. »
Je pense que Properce savait aussi bien que nous les secrets de l’amour et que tous les neurologistes du monde n’ajouteront rien à l’antique expérience des amants et des amantes. Je m’attends à ce que le ministère public et la partie civile fassent grand état de l’hypnose. Pour moi, l’hypnose unique, l’hypnose éternelle, c’est l’amour. Je n’ai point de lumières particulières, je l’ai dit, sur les faits de la cause. Je ne sais que ce que chacun sait. La mémoire de Mme Grille est deux fois sacrée ; c’est celle d’une femme et d’une victime. Sur la tombe où la suit [deux mots illisibles] des siens, il ne convient que d’apporter de pieux hommages. Mais, enfin, ce ne serait pas profaner son souvenir que de penser que ce qui l’attirait sur le lit funéraire de Sidi-Mabrouk c’était la sympathie et la pitié, et plus encore une soif inextinguible d’aimer et de mourir. Je ne dis rien, je ne sais pas. Et qui peut deviner, sous un front paisible, les travaux obscurs de la nature, les troubles mystérieux des sens, le divin mal du cœur. Admettons, ne fût-ce que pour un moment, qu’une femme (une autre que Mme Grille, si vous voulez) ait dit à celui qu’elle aimait éperdument malgré elle, contre son devoir :
« Je me donne à toi, mais jure-moi sur ce que tu as de plus sacré que tu me tueras tout de suite »
Tenons cette parole pour sincère et pour vrai, ce n’est qu’une hypothèse, nous ne blesserons personne ; admettons qu’une femme ait parlé ainsi dans la vérité de son cœur ; admettons qu’elle se soit donnée avec la certitude de mourir aussitôt, et si après cela, après qu’elle est morte, un homme ose se lever et dire : « Cette femme est méprisable », je déclare que celui qui porte un pareil jugement est le plus hypocrite, le plus vil et le plus lâche des pharisiens.
A Dieu ne plaise que je juge celle qui n’est plus. Quant à celui qui l’a tuée et qui vit, il est condamné par cela seul qu’il est vivant. Ce n’est pas qu’on ne puisse trouver des atténuations à son crime, Chambige, atteint d’une névrose, eut dans son héritage le goût de la mort. Son père, notaire à Médéah, se suicida, cherchant dans cette fin, non point un remède à la ruine et au déshonneur, mais un refuge contre le mal de vivre. Le fils traîna dès l’enfance une irrémédiable névrose que trahissaient ses crises de larmes, ses désespoirs sans cause et une délicatesse étrange de sensations. Je le crois tout à la fois le plus vain et le plus sincère des criminels. Il tua dans la folie de l’orgueil. Mais quoi de plus vrai, quoi de plus sincère de la folie et l’orgueil de ce jeune homme ?
M. Albert Bataille a rappelé qu’aux derniers jours du romantisme sentimental, en 1848, un jeune médecin de la marine qui aimait une femme mariée tenta de mourir avec elle après avoir lu Indiana. La mort de Mme Grille fut causée par des influences de même nature, par une conception littéraire et dramatique de la vie.
« Je lui avais dit souvent, écrit Chambige dans son mémoires, qu’en admirant les amants d’Alfred de Vigny, qui étaient morts ensemble, que ce serait une grande beauté de mourir comme cela, qu’on nous admirerait ! »
Et dans son interrogatoire, quand le président demande : « Mme Grille ne vous a-t-elle pas dit que votre mort serait considérée comme une beauté ! » Chambige répond : « Oui, je lui avais parlé des Amants de Montmorency, d’Alfred de Vigny ».
On connaît ces vers désespérés d’un poète paisible et triste jusqu’à la mort. Les Amants de Montmorency datent du 27 avril 1830. Vigny écrivit sous ce titre un mot qui peut-être enthousiasma le malheureux Chambige, si vite grisé par les mots : Elévation. C’est peut-être ce mot qui décida du sort d’une femme. Rappelez-vous le chant de mort et d’amour, cette élévation si pure, si triste, si désolée :
« Etaient-ils malheureux, Esprits qui le savez !
Dans les trois derniers jours qu’ils s’étaient réservés ?
Vous les vîtes partir tous deux, l’un jeune et grave,
L’autre joyeuse et jeune. Insouciante esclave,
Suspendue au bras droit de son rêveur amant,
Comme à l’autel un vase attaché mollement,
Balancée en marchant sur sa flexible épaule
Comme la harpe juive à la branche du saule …
……………………………..
Et c’est ainsi
Qu’ils allèrent à pied jusqu’à Montmorency.
Ils passèrent deux jours d’amour et d’harmonie,
De chants et de baisers, de voix, de lèvre unie,
De regards confondus, de soupirs bienheureux,
Qui furent deux moments et deux siècles pour eux.
………………………..
Or c’était pour mourir qu’ils étaient venus là.
Lequel des deux enfants le premier en parla ?
Comment dans leurs baisers vint la mort ? Quelle balle
Traversa les deux coeurs d’une atteinte inégale
Mais sûre ? Quels adieux leurs lèvres s’unissant
Laissèrent s’écouler avec l’âme et le sang ?
Qui le saurait ? Heureux celui dont l’agonie
Fut dans les bras chéris avant l’autre finie !
Heureux si nul des deux ne s’est plaint de souffrir !
Si nul des deux n’a dit :  » Qu’on a peine à mourir ! »


Voilà donc le souffle qui poussa un malheureux jeune homme au crime ! Tout est sujet de troubles aux insensés, tout se corrompt dans les vases impurs. Ce qu’il y a de particulièrement détestable dans l’acte cruel de la villa de Sidi-Mabrouk, c’est qu’il se colore de littérature, c’est qu’il se revêt des brillantes couleurs de l’imagination, et que le coupable se drape dans la pourpre de la poésie. Il y a un attenta odieux à la majesté des lettres. Non, certes, je n’accuserai pas de complicité avec Chambige les Muses qu’il a trahies et compromises. Les crimes, et les folies des hommes ne peuvent souiller leur idéale pureté. Je n’oublie pas que je parle ici d’un accusé qui répond en ce moment de ses actes devant la justice. Je reconnais d’ailleurs que le meurtre dont il s’est souillé est d’un ordre passionnel, malgré à la tendance à l’imitation littéraire, et qu’enfin le mal fut fait par un malade. Mais qu’on ose glorifier ce lamentable malade, c’est ce dont je m’irrite et m’indigne. Un M. Martin-Laya a publié depuis la mort de Mme Grille un livre, un roman, M. de Joyeux, dédié à ce M. Paul Rieu, négociant en Algérie, qui accompagna Chambige, le matin du crime, chez les banquiers de Constantine et qui a été entendu avant-hier comme témoin au procès. Dans cette dédicace, M. Martin-Laya fait une insolente apologie de l’acte commis par son ami :
 » Nous étions trois, Henri, toi, moi, et la vie est venue nous donner un coup brutal dans le malheur de notre grand, loyal et vibrant Henri. Il a vu les choses de très haut et, en redescendant, il s’est brisé.
Mais il n’est point de chocs dont on ne se relève, point de blessures que l’on ne panse. Et tu vas aller là-bas le soigner de celles-là comme tu sais guérir les autres.
Tu lui diras que, si j’ai fait ce livre consolant, c’est pour consoler sa grande âme bleue. Tu lui diras combien je l’aime et avec quelle respectueuse affection je le consolerai quand la loi nous l’aura rendu.
Ils comprendront tous, ces hommes, ces juges, qu’il est des actes auxquels n’atteint point la morale sociale.
Ils apprendront la nature fière, délicate de notre Henri. Il sentiront combien haut il est placé par la volonté, par le courage de l’action, par l’intelligence et le cœur. Et ils s’inclineront peut-être devant cet homme aujourd’hui leur justiciable et dont demain les œuvres feront leur maître. »

Grand, loyal, haut placé par la volonté, le courage et l’action, ce malheureux qui a tué une femme et n’a pas su mourir ! Avons-nous perdu tout sens et toute raison ? Quand il fallait invoquer l’amitié, provoquer la pitié, demander l’oubli et le pardon, vous honorez un coupable et vous vous glorifiez en lui. Cela est un scandale et une honte. Où donc est le sens moral ? Où dont est le bon sens ? Je veux bien que votre « grand » Henri ait tué cette femme comme il l’a dit et pour les raisons qu’il a dites. Je veux bien, je veux qu’il ait frappé par amour et du consentement de celle qu’il aimait, je tiens pour vraies les lettres qu’on dit fausses ; j’accorde tout. Mais alors même, il ne reste qu’un nom dont on puisse nommer votre ami : misérable, misérable, misérable !
Anatole FRANCE

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