Chambige selon Maurice Barrès

Henri ChambigeTranscription d’un article de Maurice Barrès, paru dans Le Figaro, 11 novembre 1888, p. 1.

« La sensibilité d’Henri Chambige »

Il faut aux jurés de Constantine un sens bien exquis des nuances de la sensibilité. Je me reconnais incapable de discuter une cause encore pendante aux assises.
Mais cette culture intime de ses émotions, ce dédain des lois ordinaires de la vie, cette facile acceptation de la mort que nous rencontrons chez Henri Chambige, ce sont les traits principaux de l’âme contemporaine la plus neuve. Des écrivains, ces jours derniers, l’ont bien vu ; je crois cependant qu’ils firent un peu vite le procès des récentes manières de sentir.
Je voudrais montrer que si la haute littérature de ce temps a décrit et même a créé quelques-unes des façons de sentir qu’on trouve en Chambige, du moins elle les complète d’indications essentielles, tout à fait propres à éviter des accidents aussi déplorables que ces amours tragiques de Constantine.
Henri Chambige s’est écarté sur un point très grave de la conception de la vie que nous présentent les grands esprits de sa race. Merveilleusement doué pour sentir, très ardent à saisir des émotions nouvelles, très clairvoyant pour observer ses frissons, il n’a pas, ce me semble, la force de se dédoubler. Son âme est faite de parcelles merveilleuses, mais la méthode pour les utiliser lui fait défaut.

C’est pour avoir négligé tout un côté de l’enseignement de ses maîtres préférés qu’il a glissé dans ce drame.
Comme Benjamin Constant, Chambige a vu avec amertume que jamais deux êtres ne peuvent se connaître. Le langage a été fait pour l’ordinaire de la vie ; il ne sait exprimer que des états bien grossiers auprès des nuances infinies qui sont au fond de nous. Et quand même nos connaitrions nos pensées les uns aux autres, cela est peu pour un analyste et un sentimental, qui sait combien ce sont là des représentations imparfaites pour notre moi, des images fragiles et furtives. Quelle mère connaît son fils ? Quel amant sa maîtresse ?
Ce douloureux sentiment de l’invincible isolement où chacun de nous est muré à jamais, Chambige l’eut avec intensité ; il semble l’avoir voulu exprimer dans le livre qu’il projetait sous ce titre : L’Ame intransmissible. C’est le premier instant du développement des plus fines sensibilités modernes.
Ainsi réduite à soi-même, effrayée d’être seule parmi des étrangers, une âme bien née ne prend plus souci que de se cultiver, de s’augmenter, de s’embellir, de s’adorer. Dès lors, une seule chose est réelle, une seule chose importe : le Moi. Le monde extérieur n’apparaît plus que comme un champ d’expérience où l’âme, avec malaise, se hasarde pour trouver les émotions. C’est la dispersion infinitésimale du cœur, ce second volume qu’a esquissé Chambige. Il s’agit non pas de se donner aux choses, aux êtres, mais de leur prendre ce qu’ils ont de meilleur pour s’en augmenter. Aux beaux paysages, à la science, à la femme, on demandera des émotions.
Benjamin Constant, dans son Journal, et Sainte-Beuve, dans Volupté, sont les narrateurs les plus douloureux de âme intransmissible ; c’est M. Renan qui a le mieux exprimé la Dispersion du cœur, cette puissance qu’acquiert une âme cultivée de prendre conscience de tout ce qu’enferme l’univers. Grâce à sa merveilleuse méthode, M. Renan a su jouir en même temps des voluptés du voluptueux et de l’austérité de l’ascète.

Ces premières étapes de toute âme qui veut se développer, Chambige les a franchies : « Celle que j’aime n’est pas si belle que je la vois. En croyant aimer une femme, je n’aime que l’erreur de mon esprit ». Il se rend compte que nous n’aimons jamais que notre propre image projetée devant nous ; nous sommes incapables de connaître rien autre que notre âme ; en baisant les mains de notre maîtresse, c’est nous-même que nous adorons. Cependant Chambige se laisse aller à aimer, et même il pousse l’amour à son paroxysme. C’est qu’il sait que la première loi d’une belle culture de soi-même est de ne jamais être une âme de défiance. Il accepte toutes les émotions ; il veut qu’en lui toutes les notes de l’univers viennent se répercuter ; il aspire, comme les plus grands idéalistes, à faire de son âme, le son total de l’humanité.
Ces côtés de la sensibilité de Chambige sont excellents. Son journal, où il se fait connaître, est tout à fait remarquable. M. Bataille, qui a étudié lui-même, dans la Conquête de Lucy, des cas analogue de sensibilité rare, a justement mis en valeur le mérite d’une telle culture chez un garçon de vingt-deux ans. Ce sont les mêmes préoccupations supérieures que nous saluons avec grand respect chez le Benjamin Constant du Journal intime et chez le Sainte-Beuve de Volupté, dans l’ordre sentimental.

Ce jeune homme va donc faire une riche moisson de beautés morales, son âme sera ornée et rare ; peut-être son action bienfaisante !… Hélas ! Voici qu’il s’écarte de la voie des maîtres !
Un principe universellement admis, c’est que M. Pasteur ne doit pas lâcher dans la rue les chiens enragés qu’il étudie dans son laboratoire. Comme les savants qui manient des substances dangereuses ou des hypothèses troublantes, les fabricants de sensibilité rare ne doivent pas installer leurs expériences au milieu des hommes.
Depuis Benjamin Constant, qui vécut une vie de tribun libéral, et qui cultivait au fond de soi des rêves délicats de scepticisme, de solitude, d’analyse presque mystique, jusqu’aux jeunes écrivains d’aujourd’hui, – Jules Tellier, par exemple, qui soutient une thèse analogue dans son traité sur Nos Poètes, – tous les maîtres doués d’une sensibilité d’exception déclarent avec M. Renan :
« La vulgarité des hommes fait de la solitude morale le lot obligé de celui qui les dépasse par le génie ou par le cœur. Il faut donc se composer un petit monde divin à soi, se tailler un vêtement dans l’infini ; il faut pouvoir dire mon infini comme les simples disent Mon Dieu. »


Les âmes très développées n’ont guère de place dans le monde actuel. Elles doivent réserver ce qu’il y a en elles de plus différent pour en meubler leurs rêves. C’est penser imprudemment de vouloir introduire dans l’ordre actuel des manières de sentir qui sont trop en avance. Il ne faut pas devancer les siècles ; nous n’avons plus qualité pour perfectionner brusquement le monde. J’imagine un moment où la passion telle que la comprirent Chambige et Mme Grille paraîtra à tous admirable, et même naturelle. Il est certain qu’à cette heure une telle conception de l’amour scandalise la plupart des esprits.

A l’audience, quand Henri Chambige déclare : « C’est une mort réputée pour être déshonorante, mais c’est une mort héroïque », le public s’étonne. Et le président lui répond : « Les deux fillettes de Mme Grille, à l’âge d’être mariées, pourront apprécier tristement cet héroïsme », indique parfaitement la catastrophe que produisent certaines beautés trop neuves, encore confuses, brutalement transportées dans la réalité.

Le philosophe dans son cabinet, le sentimental dans le jardin, fermé de son cœur, peuvent cultiver les plus rares sentiments. Mais il faut une délicatesse infinie pour que ce qui est imaginatif devienne réel. Les meilleurs esprits, de tous temps, sont sacrifiés aux dieux de l’opin ion ; aux idées communément admises. C’est parfois un crime de vouloir faire admettre du peuple ce qui sera vertu dans plusieurs générations.

Je n’examinerai pas si le cas d’Henri Chambige, cette déplorable catastrophe, est une erreur de théoricien qui n’a pas compris la nécessité de se dédoubler et de se conformer dans sa vie extérieure aux opinions communes, – ou la défaillance d’un analyste de vingt-deux ans, qui a été empoigné par sa passion et affolé en dépit de ses raisonnements. Je voulais seulement indiquer que les penseurs de ce temps ont trouvé un joint pour rendre inoffensives leurs plus audacieuses conceptions.
Je me plais à imaginer un Henri Chambige mieux averti, se conformant exactement à l’enseignement de ses maîtres.

Comme l’accusé de Constantine, ce Chambige amélioré se cultive soi-même ; il cherche de toutes parts des émotions pour embellir son rêve ; il n’a souci que d’être ardent et clairvoyant. Sa grande préoccupation est d’éviter ces deux écueils de l’analyste sentimental : la stérilité et l’emballement. L’observation intérieure dessèche très vite l’âme. Il faut alors recourir à quelque émotion féconde. L’amour est peut-être l’émotion qui pénètre et baigne l’âme le plus profondément.

Mais le Chambige que j’imagine n’eût pas permis à l’amour de le dominer. Cela est essentiel. Les meilleurs analystes s’ingénient pour n’être jamais qu’à demi-sincères. Ils ne s’autorisent pas à s’emballer ; ils se tiennent vigoureusement en main. Satisfaits du rajeunissement trouvé en quelques semaines auprès d’une femme, ils interrompent l’expérience très vite et rentrent dans leur univers fermé. Je crois vraiment que des délicats ne perdent guère à couper ainsi leur passion. C’est une période bien vulgaire, celle où l’on souffre, où l’on jouit vraiment (et de ces deux égarements, je ne sais quel est le plus pénible pour un esprit préoccupé de voir clair ». Le joli plaisir ne commence que dans la mélancolie du souvenir, quand les sourires, toujours un peu communs, sont épurés par la nuit qui déjà les remplit.
Pour présenter quelque agrément, il faut qu’un fait soit transformé en matière de pensée ; de même une théorie, un sentiment, tout ce qui imaginatif, devient vulgaire et parfois dangereux à être réalisé. Tels sont les enseignements des maîtres contemporains. Si Chambige s’y était conformé, de grandes douleurs eussent été épargnées à six ou sept personnes, lui-même aurait joui des dons supérieurs qu’il possède, nul doute enfin que son incontestable talent d’écrivain n’eût honoré sa génération.

Maurice BARRÈS

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