Photographie signalétique (1854)

photo-signaletique_1854_abReproduction d’un article d’Ernest Lacan, critique d’art et rédacteur en chef de la revue « La Lumière »

Titre original :  » Photographie signalétique ou Application de la photographie au signalement des libérés , par Moreau-Christophe »

Source : La Lumière. Revue de photographie, 1854, n° 29, p. 1.

(Voir la présentation de cet article)

Le but que s’est proposé le gouvernement en ordonnant que chaque passeport, que chaque extrait de jugement, que chaque écrou, que chaque certificat de libération des condamnés, fût accompagné du signalement de l’individu qu’il concerne, au moyen de la description sommaire des traits de son visage, a été de s’assurer de l’identité de sa personne, et d’empêcher, par là, qu’il ne se substituât à un autre, ou qu’un autre ne se substituât à sa place, pour la responsabilité des infractions commises et la pénalité du châtiment encouru.

Ce but est-il atteint par le procédé de signalement en usage ? Nullement ; car ce procédé est aussi fautif en lui-même qu’il est insuffisant et dangereux.

Tous les jours, en effet, on voit des repris de justice circuler et séjourner librement dans les lieux où il leur est interdit de demeurer, en compagnie d’individus que la police est impuissante à découvrir, et cela, grâce à quelques passeports fabriqués, volés ou d’emprunt, dont le signalement banal, lu avec autant d’inattention qu’il est fait, se rapproche plus ou moins des figures cachées sous son mensonge ; car toutes les figures se ressemblent, à peu de choses près, dans ce portrait-type universel qu’en tracent officiellement et uniformément les greffiers de justice ou de prison et les secrétaires de mairie : yeux gris, cheveux châtains, bouche moyenne, menton rond, nez ordinaire, teint ordinaire, etc.

C’est de là que viennent ces méprises fâcheuses qui ont, plus d’une fois, fait arrêter, puis relâcher, un individu reconnu plus tard innocent, par cela seul que la feuille signalétique officielle contenait un signalement identique ou assimilable à celui d’un autre individu recherché pour un fait incriminé.

C’est de là, aussi, que viennent les mécomptes de la statistique criminelle, quant au nombre réel des récidivistes, nombre dont le chiffre apparent n’est pas le chiffre vrai, en ce que, d’une part, il devrait être diminué de celui des faux relaps, qu’un signalement faussement appliqué a fait considérer à tort comme récidivistes ; en ce que, d’autre part, il devrait être augmetné de celui des vrais relaps, qu’un faux nom, joint à un faux signalement, a fait considérer, encore à tort, comme n’étant pas récidivistes.

Ces abus, et bien d’autres encore, issus de la même source, n’existeraient pas si, au lieu de la description, c’était la reproduction des traits du visage que contiendrait le signalement de chacun des individus dont la police a intérêt à constater l’identité.

C’est pour cela que l’idée est venue à tout le monde, dès que la photographie a été inventée, d’en faire l’application à tous les porteurs de passeports.

Mais cette idée, germée dans la tête de ceux qui ne connaissaient pas l’invention ou ne pouvaient l’appliquer qu’en théorie, est restée dans la sphère des choses impossibles, jusqu’à ce qu’un administrateur, non moins artiste qu’habile, se fut mis en peine de l’en faire sortir par la réalisation de sa possibilité.

Cet administrateur est M. Moreau-Christophe, inspecter général des prisons, si connu par ses éminents travaux sur le paupérisme et le système pénitentiaire, lequel a pratiquement compris, le premier, de quel immense intérêt serait,pour le gouvernement et pour la société toute entière, l’application de la photographie à l’empreinte indélébile et multiple des traits vrais des criminels sur lesquels a à s’exercer sa vindicte ou sa surveillance.

Donc, placé, il y a dix-huit mois, à la tête d’une maison centrale, M. Moreau-Christophe s’empressa de profiter, dans l’étendue de leur sphère, les moyens pratiques de rendre socialement utile, en l’appliquant aux libérés d’Ensisheim, la découverte merveilleuse dont, jusqu’alors, on ne s’était occupé dans le monde que comme d’un objet d’art, de curiosité ou d’agrément. Puis, l’expérience faite sur ce point, à l’aide d’un jeune artiste de talent, M. Edmond Quincarlet, l’un de ses employés, M. Moreau-Christophe en envoya les résultats, par centaines d’épreuves, à l’Empereur, aux divers ministres, au préfet de police, etc., en proposant de donner à son système de photographie signalétique toute l’extension qu’il peut recevoir.

A cet égard, M. Moreau-Christophe s’exprime ainsi dans un Mémoire, aussi bien écrit que pensé, auquel nous avons emprunté, sur une copie qu’on nous a communiquée, les intéressantes considérations qui font le préambule de cet article: « Pour rendre ce projet plus facilement, plus actuellement réalisable, je propose de ne l’appliquer qu’aux libérés en surveillance les plus dangereux sortis de nos dix-sept maisons centrales d’hommes, parce que, pour les seuls libérés en surveillance, la peine se continue à leur sortie de prison, et que ce sont, dès lors, les seuls qu’on puisse légalement soumettre, en ce moment, à l’infliction de cette marque nouvelle : et parce que, en second lieu, expérimenté sur une échelle déterminée et restreinte aux plus dangereux, le projet est plus sûr d’un succès prompt et incontesté. Plus tard, si le succès de cet essai partiel répond, comme je n’en doute pas, à mon attente, on pourra, en vertu d’un décret à intervenir, l’étendre progressivement à toutes les catégories de libérés, même à tous les condamnés correctionnels, même à tous les prévenus et accusés, et, en tout cas, à tous les prévenus dangereux et suspects, dans toutes les maisons d’arrêt et de justice. Dans ce cas, il serait nécessaire d’établir un appareil photographique au chef-lieu de chacun de nos quatre-vingt-six départements. Mais, continue le Mémoire, n’anticipons pas sur l’avenir. Pour le présent, bornons-nous à en établir un dans chacun de nos dix-sept maisons centrales d’hommes, et voyons ce que son organisation coûterait. »

Ici, le Mémoire entre dans des détails administratifs et de chiffres, desquels il résulte qu’en évaluant à cent le nombre des libérés en surveillance les plus dangereux qui sortent moyennement, chaque année, de chacune de nos dix-sept maisons centrales d’hommes, c’est-à-dire dix-sept-cents pour toutes, et en tirant à cent épreuves ou exemplaires chacun des dix-sept cents types destinés à être envoyés aux ministères et aux quatre-vingt-six chefs lieux de Cour d’assises, ce qui fait, par an, dix mille épreuves pour une maison, ou cent soixante-dix mille pour toutes, – l’organisation du système de photographie signalétique dans les dix-sept maisons n’entrainerait qu’une dépense annuelle de 20,000 fr., plus 35,000 fr. de frais de premier établissement, somme assurément bien minime, eu regard à l’importance de son résultat.
Nous avons sous les yeux plusieurs épreuves des curieux types de détenus dus à l’intelligence de M. Moreau-Christophe. Ces épreuves, tirées sur du papier commun, au moyen de clichés sur verre collodionné, donnent, selon nous, au problème posé, la solution la plus parfaite qu’il soit susceptible de recevoir. Ajoutons qu’appliqué selon l’étendu et la variété qu’il comporte, le système signalétique de M. Moreau-Christophe offrirait, au bout de quelques années, dans les cartons de la police, à la science physiognomonique, si attardée encore au milieu du progrès des autres sciences, la plus admirable collection de sujets d’expérimentation et d’études, « collection qui permettrait à cette science de sortir du domaine de l’utopie et de l’abstraction pour se placer sur le terrain du positif et de l’exact ; collection qui eût fait de Lavater un Laplace, si elle eût existé de son temps. »

Malheureusement, la photographie ne peut donner ni la couleur, ni la mesure métrique, ni les circonstances judiciaires et autres qui sont de l’essence de tout bon signalement de police.
Sous ce rapport, le système de signalement photographique proposé ne suffit pas pour résoudre à lui seul le problème signalétique dans toutes ses parties.
C’est pourquoi, au signalement photographique, qui est la norme du système nouveau, M. Moreau-Christophe en ajoute trois autres qui en sont le complément nécessaire, savoir : le signalement graphométrique, qui , à l’aide du mètre et de la plume, mesure et décrit ce que la lumière ne peut ni mesurer ni décrire dans le physique de l’individu photographié ; – le signalement biographique, qui esquisse les principaux traits de sa vie privée, et énumère les condamnations antérieures qu’il a subies ; – enfin, le signalement pénitentiaire, qui retrace les faits de sa vie en prison et les circonstances, aggravantes ou atténuantes, de sa conduite sous les verrous ; – le tout ingénieusement encadré et méthodiquement disposé dans un carnet individuel imprimé qui ne laisse plus que des blancs faciles à remplir ; – de telle sorte, qu’à vrai dire, ce système de signalement biométrophotographique enlacerait le libéré comme dans un quadruple réseau, lequel ne lui permettrait de faire aucun mouvement en dehors de la ligne tracée, sans être aussitôt vu, reconnu, repris.

On dit que l’administration supérieure, saisie de cet important projet, étudie en ce moment les moyens de le mettre en pratique. S’il en était ainsi, le gouvernement aurait l’honneur d’avoir fait, le premier, d’une œuvre d’art une œuvre d’utilité sociale, et M. Moreau-Christophe l’honneur non moins grand d’en avoir, le premier, conçu et formulé la pensée.

Nous serions heureux, pour notre compte, au point de vue de l’art et des intérêts de la société, de pouvoir en hâter la réalisation.

Ernest LACAN

Voir la présentation de cet article

NOTA : L’illustration de cet article ne date pas de 1854. Elle est extraite des Instructions signalétiques publiées par Alphonse Bertillon (1893)

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