Les fous criminels (A propos de l’affaire Vacher)

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Article de Jean Frollo paru initialement sous le titre « Les fous criminels » dans Le Petit Journal du 27 décembre 1897

Le tueur Vacher est entre les mains des médecins. C’est à eux de décider de son cas. Est-il fou ? C’est la question à l’ordre au jour de la science aliéniste. Comment la résoudra-t-elle ? Et quand elle aura répondu par un oui, comme tout semble le faire présumer, que fera-t-on de l’irresponsable ? Le soumettra-t-on de nouveau à un régime réparateur pour que, une fois régénéré, il recouvre le droit de recommencer ses exploits ? Voilà la vraie question qui se pose en ce moment devant le public.
On ne peut se dispenser de remarquer la trop facile inclination que l’on à en France, depuis un quart de siècle, à rechercher les causes des crimes. Plus le forfait est grand, plus nous sommes sollicités d’en étudier l’auteur. On remonte à ses origines. On approfondit sa vie. On en analyse toutes les circonstances. On reconstitue dans tous ses détails la matérialité de l’acte. Cette enquête est, pendant plusieurs mois, la pâture offerte à une curiosité plus ou moins malsaine.
Quand ce premier travail de reconstruction de l’individu, de son existence, des faits accomplis est terminé, — sauf les retouches que chaque jour viendra y ajouter l’esprit fureteur ou l’imagination de la chronique, — les savants se recueillent et l’on entend surgir cette interrogation grave: Ne sommes-nous pas en présence d’un être qui ‘n’est pas en possession de ses facultés mentales?
Là-dessus, tout le monde se retourne. La controverse s’est engagée d’abord dans quelques gazettes spéciales. Elle envahit la multitude des lecteurs. Elle force la porte des Académies. Ce n’est plus un coupable que l’on a devant soi, c’est un sujet extraordinaire.
Si l’analyse de son cas ne dépasse pas les limites d’un déséquilibrement moyen, son sort est clair : le bagne ou l’échafaud. Mais si c’est une brute sauvage dont la bestialité défie toute comparaison, dont la férocité fait frémir d’horreur, dont la pratique consécutive du crime décèle un tempérament jamais rassasié, on se prend à douter, on s’émeut et on se demande si la société a bien le droit de toucher à un cheveu du monstre qui a déjà assouvi sa rage de luxure et de sang sur vingt-deux hommes et femmes innocents.

Ne vous récriez pas : nous en sommes là avec Vacher. Il ne relève déjà plus, momentanément, du Parquet; il relève de la Salpêtrière. Ce n’est pas un médecin, c’est deux, six, dix médecins, que l’on appelle en consultation. On n’aura jamais trop d’émules de Legrand du Saulle, de Charcot, de Luys pour fouiller ce cerveau, ces muscles, ces nerfs, cette chair, pour raisonner de la prédominance des instincts sensuels sur l’intelligence, pour déterminer si, loin d’être un scélérat, Vacher n’est pas plutôt la propre victime d’un organisme fatalement voué au crime. Encore un peu, et c’est lui qu’il faudrait plaindre, le pauvre homme ! Serait-il possible qu’il eût accumulé tant d’horreurs les unes sur les autres s’il avait eu conscience de ce qu’il faisait? Qui vous dit que la partie bonne de son individu n’a pas essayé de lutter contre la partie mauvaise et n’en a pas été terrassée ? Il y en a qui voient rouge lorsque la colère les aveugle. Il y en a d’autres qui voient blanc et rouge quand la perversité de leurs appétits les exaspère. Et vous voudriez frapper ces entraînés, ces perturbés, ces vaincus ! Nierez-vous la kleptomanie ? Alors pourquoi n’admettriez-vous pas la tuomanie ?
Mystérieuses et graves énigmes, après tout ! Ténèbres insondables de la nature humaine, où sombre plus d’un grand génie, comme Pascal. La raison s’égare à vouloir les éclaircir.

Certes, les foules, mues par l’unique instinct de la conservation, ont une justice sommaire qui ne verse pas dans la casuistique. Elles tuent qui a tué. C’est la loi du lynch (sic). Je doute fort que Vacher leur paraisse jamais assez déséquilibré pour qu’elles lui fassent grâce. Ce sont les pères, les mères, les femmes, les sœurs, les enfants qui crient vengeance contre le monstre pour tant de souillures, d’égorgements, de vautrements dans le sadisme et la cruauté.
Quelque partisan que l’on puisse être de l’abolition de la peine de mort, on sent monter en soi une légitime et implacable vindication non pas sociale seulement, mais humaine. Pas de pitié !
Cependant, surmontant et dominant ce courant violent de justes représailles, la science moderne arrive à s’interposer. On lui a donc remis momentanément Vacher, sans préjuger en rien, d’ailleurs, la décision du Jury. Mettons les choses au mieux ou au pire. La conclusion médicale est-elle que Vacher est irresponsable et un verdict d’acquittement s’en est-il suivi, quelle sera la destination du misérable.? Car il aura été déclaré innocent, remarquez-le bien.
Et ce n’est pas là première fois. Déjà réputé fou au lendemain d’attentats semblables aux autres, il a été enfermé dans un asile et un beau matin, l’ayant bien douché et remis sur pied, on lui a rendu la clef des champs, dont il a fait le bel usage que l’on sait. En va-t-il être encore de même cette fois ?
Il n’est pas intervenu depuis de législation nouvelle pour élucider ce point de droit. Tout ce que peut faire la Cour, en renvoyant Vacher de l’accusation, c’est de l’abandonner au Ministre de l’Intérieur pour qu’il le replace dans l’asile le plus convenable au traitement du mal infernal dont il est atteint et qui, s’il n’est pas absolument guérissable, a des rémissions, des arrêts, puisque déjà on a pu le restituer à la liberté.
Combien de temps durera cette seconde cure ? Et à quels dangers nouveaux n’exposerez-vous pas la société quand, avec son argent, celui des contribuables, vous aurez si bien émoussé la bête fauve que vous croirez pouvoir la lâcher de nouveau dans la campagne ?

La loi de 1838 était à peine promulguée que déjà cette délicate et redoutable hypothèse se soulevait.
Dans l’espace de soixante ans, on a vu se répéter ces libérations de fous ou de prétendus fous criminels qui n’avaient rien de plus pressé, en sortant de Bicêtre ou de Charenton, que de reprendre le cours interrompu de leurs anciennes et invétérées habitudes. On a été épouvanté des responsabilités encourues par cette justice, d’une sensiblerie généreuse envers des irresponsables plus ou moins authentiques.
La Société médico-psychologique en 1869, la Société de législation comparée en 1870, la Société de médecine légale en 1877, la Société des prisons de 1878 à 1881, le Congrès de Bruxelles en 1875 et ceux de Paris en 1878 et en 1895, ont doctement et magistralement délibéré sur la question de savoir quelles étaient les obligations et où s’arrêtaient les pouvoirs de l’autorité sociale vis-à-vis des aliénés criminels. On a créé à Gaillon un quartier spécial, une sorte de lazaret, pour les observer. Mais il a toujours fallu les transférer dans les asiles ordinaires, où certains sont entrés et d’où ils sont ressortis jusque trois fois, un peu plus dangereux qu’auparavant. Le témoignage de M. Henri Colin, médecin de l’asile de Gaillon, cite des exemples édifiants de ce va-et-vient qui se change en une plaisanterie macabre.

Ne croyez pas du reste que l’on ne soit perplexe et anxieux qu’en France. En Belgique, même embarras poignant. En Allemagne, cette année même, le Congrès de psychiatrie l’a abordée mais sans la résoudre, on l’a brutalement enterrée en Angleterre et aux Etats-Unis, mais elle renaîtra. Chez nous, l’inertie parlementaire seule en recule indéfiniment la clôture. Le Sénat a voté, le 11 mars 1887, un projet de loi admirablement élaboré par M. Th. Roussel. Quatre rapports ont été présentés depuis à la Chambre, en 1889, en 1891, en 1894 et en 1896 ; et ils sont concluants. On n’a pas trouvé un jour à consacrer à une réforme qui intéresse autant la justice et l’humanité que la sécurité des populations.
Parmi les conditions de la réforme proposée, on a fait figurer d’abord le dépôt obligatoire de l’aliéné criminel dans un asile. On attribue à la Cour, après que le jury se sera prononcé, le soin de déterminer le caractère de l’irresponsabilité. Le tribunal de première instance sera ensuite appelé à statuer sur l’incarcération dans un asile spécial, et c’est ce même tribunal qui devra décider, s’il y a lui, de sa mise en liberté.
Qu’adviendra-t-il de ces propositions ? N’y en a-t-il pas d’autres ? Faut-il, comme M. Tara, recourir à la création d’un jury spécial composé d’aliénistes et de juristes ?
Les solutions varient suivant le point de vue auquel on se place. Les aliénés dangereux sont-ils des malades ont doivent-ils être assimilés à des mineurs ? Les condamnera-t-on au régime des prisons ou bien les mettra-t-on dans des établissements où ils seront les plus aptes à guérir ?
Ce qui paraît de toute utilité, c’est de les soumettre à une observation constante et de ne les relaxer que toutes sûretés acquises contre le retour des méfaits commis.

Si rien n’est plus respectable et plus émouvant que l’infortune de pauvres hères qui survivent à la perte de la raison, la pitié ou la terreur qu’ils inspirent ne doit pas faire méconnaître la haute nécessité de préserver la société de leurs égarements funestes.
L’histoire de Vacher, s’ajoutant à tant d’autres non moins lugubres, découvre une source d’erreurs judiciaires ou médicales qui justifient tous les scrupules et toutes les appréhensions.
On n’étouffe plus aujourd’hui les fous qui ont roulé dans le meurtre. On les soigne, même quand on n’a aucun espoir de les sauver. Mais il faut prendre garde que, dissimulant ou à la faveur d’une intermittence trompeuse, ils ne s’échappent de l’abri tutélaire pour aller derechef remplir le monde des éclats de leur démence et de l’horreur de leur forfait.

Jean FROLLO


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Crime et criminels (A propos de l’affaire Vacher)

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Article de Thomas Grimm paru initialement sous le titre « Crime et criminels » dans Le Petit Parisien du 26 décembre 1897

La répression criminelle est devenue l’objet, depuis une dizaine d’années, des études les plus profondes. On commence à considérer l’action sociale de la justice sous son vrai jour.
Déjà, la réforme introduite dans l’instruction criminelle par le Sénat et la Chambre les députés constitue une preuve du besoin que tous les esprits éclairés et justes éprouvent de soustraire notre législation pénale aux principes surannés, durs et parfois barbares qui la régissent.
Une idée principale domine ce mouvement rénovateur tout entier. C’est que tout délinquant, si légère ou si atroce que paraisse sa faute, a en lui une part d’irresponsabilité.
Que cette irresponsabilité envahisse la conscience toute entière, c’est une exagération dont on a trop souvent abusé pour en déduire des arrêts véritablement empreints d’une dangereuse indulgence.
Mais que dans chaque crime ou délit, même dans celui qu’a précédé une préméditation intelligente et froide, il y ait néanmoins une part à faire aux impulsions natives, aux circonstances qui ont poussé le criminel à mésuser si étrangement de ses facultés, c’est aujourd’hui un principe admis par les écoles les plus opposées.
L’homme le plus sain, le mieux garanti par l’éducation contre les surprises de l’instinct sanguinaire et bestial, ne commet jamais une faute sans qu’on puisse invoquer en sa faveur une certaine irresponsabilité, due aux tendances aveugles et irrésistibles qui travaillent sourdement notre organisme.
La science justifie, en somme, la parole de Jésus-Christ sur la femme adultère : « Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. » Actuellement, une connaissance plus approfondie de la tare originelle que chacun de nous porte en soi nous a ramenés à l’indulgence qu’exprime cette belle pensée. Nous nous savons tous plus ou moins, atteints par le mal héréditaire, la propension aux brutalités de l’âge primitif. Et cela suffit pour nous faire regarder avec plus de pitié et moins de rigorisme hypocrite les défaillances de l’homme dont la vie eût été honnête si les débuts n’en avaient été abandonnés à la misère et à la contagion de l’exemple.

Ce qui rend malheureusement la tâche de la justice fort difficile dans les questions de responsabilité, c’est que depuis le fou avéré jusqu’à l’homme d’une volonté solide et d’une conscience claire, toutes les gradations du crime existent dans la société et se présentent journellement devant les tribunaux.
Ne pas tenir compte, en justice, de ces criminels, ce serait faire œuvre vaine, car la répression n’amenderait aucun coupable.
Pour juger sainement les délinquants et criminels, il ne faut donc pas se placer au point de vue d’une justice absolue, hors de notre portée, mais procéder à une étude minutieuse de chacun d’eux, examiné dans sa nature physique, son état mental et moral, ses antécédents héréditaires, son éducation, son milieu social.
Tous les citoyens sont appelés à prononcer un jour ou l’autre, de redoutables verdicts. Il est surprenant que les jurys, composés d’hommes tout à fait étrangers aux choses du droit, commettent si peu d’erreurs. Une voix issue de la conscience populaire semble dicter leurs arrêts qui frappent si rarement à faux. C’est par une sorte d’intuition, et non par une analyse raisonnée, que bien souvent le juré, mis pendant plusieurs jours en face d’un accusé, finit par se faire une opinion.

Des faits innombrables ont prouvé et prouvent encore tous les jours que des individus naissent avec des prédispositions irrésistibles au crime. Nous allons citer quelques exemples qui constituent la démonstration rigoureuse de cette vérité.
Il y avait, ces dernières années, dans un asile d’Angleterre, un individu dont l’histoire est, à ce sujet, des plus connues parmi les savants.
Dès sa première enfance, il torturait les animaux domestiques. Entre autres méfaits, il entraîna un jour un garçon plus petit que lui, le dévêtit et se mit à le fouetter avec une branche de saule, à l’égratigner, à le mordre. Peu après, les voisins remarquaient que leurs poules disparaissaient et plusieurs trouvèrent leurs chevaux avec des blessures à la gorge.
On le surprit enfin, lorsqu’il venait de couper la gorge d’un cheval. Il avoua alors le vol des poules qu’il tuait et qu’il cachait. On le condamna à un an de prison, mesure absolument insuffisante, comme on va le voir par la suite.
Après sa sortie de prison, il essaya d’étrangler son jeune frère. Puis, un autre jour qu’on avait laissé un bébé endormi dans la maison, il l’emporta dans sa chambre et le recouvrit d’une pile d’habits pour l’étouffer. Enfin, il vola à son père une somme d’argent considérable. On l’enferma alors dans un pénitencier, pendant sept ans. A sa sortie, il s’engagea dans un régiment de cavalerie. Soldat, il conduisit un jour son cheval dans un marais, le fit s’engager dans la vase à force de coups et l’y fit périr. Il déserta ensuite et revint dans sa famille. Un soir, son père, pelant une pomme, se coupa le doigt. A la vue du sang, il devient pâle et nerveux, s’échappe de la maison et, s’introduisant dans une ferme voisine, coupe la gorge à un cheval. Ce coup fait, il se sauve dans les bois et attaque une jeune fille. On le condamne alors à la prison perpétuelle. Mais on le gracie au bout de six ans. De retour dans son pays, il s’empara d’un cheval de haras, l’attacha à un poteau télégraphique et se mit à le taillader affreusement.
On se décida alors à l’interner dans un asile ; ce qui, du reste, n’arrêta pas le cours de ses exploits. Après cinq ans de réclusion, il s’échappe et tente encore de tuer une jeune fille, A l’asile même, il s’était rendu redoutable par ses accès de folie sanguinaire. Il tuait tous les animaux qui lui tombaient sous la main.
N’est-ce pas là l’histoire de cet horrible Vacher l’éventreur qui, lui, exerçait sur l’espèce humaine ses instincts sanguinaires et bestiaux ?
On se demande, véritablement, en face de pareils êtres, si la société n’a pas le devoir strict et rigoureux de les séquestrer dès leur apparition et de les condamner à un régime particulier, jusqu’à la fin de leur vie.

Voici un autre cas, non moins frappant, que les lecteurs du Petit Journal peuvent se rappeler. C’est celui d’un jeune Parisien de seize ans, condamné en 1889 aux travaux farces à perpétuité pour une tentative d’assassinat. Recueilli dans une famille d’ouvriers qui lui donnait la table et le logement, il frappa, un jour, d’un coup de couteau la jeune femme de son hôte; endormie à côté de son enfant. Arrêté, il déclara, sur un ton de défi, qu’il avait voulu tuer la mère et l’enfant. Il n’était pas cependant dépourvu d’intelligence ni d’aptitude au travail. Son père adoptif lui avait appris un métier qui lui faisait gagner 4 francs par jour. Mais il avait pris le travail en horreur : « Bon pour les imbéciles », disait-il. Il s’était mis à fréquenter les rôdeurs et les souteneurs qui lui avaient enseigné « tous les trucs ».
En prison, dans un récit de sa vie qu’on l’avait engagé à faire, il a écrit lui-même : « Quant à mes idées, les voilà en un mot : tuer, voler et massacrer, faire pleurer le plus de monde que je peux. Du reste, tuer quelqu’un a toujours été mon idée fixe.
Il a d’ailleurs donné lui-même la raison de là perversion repoussante, qu’il étale :
« Abandonné de bonne heure à faire toutes mes volontés, dit-il, ça ne doit pas paraître drôle que je n’aime pas le travail, j’ai suivi le principal défaut de mon père celui de boire de l’absinthe ».
C’était, en effet, le fils d’un alcoolique. Une chose remarquable et qui prouve que cette tare originelle est bien due à l’alcoolisme, c’est que le criminel en question avait deux frères aînés. Le plus âgé est parfaitement honnête, laborieux et rangé. Sa naissance remonte à l’époque où le père, encore jeune, n’avait pas glissé dans l’ivrognerie.
Le second, à dix-sept ans, a été condamné pour incendie volontaire. Premier effet de l’alcoolisme du père.
Quant au troisième fils dont nous nous occupons, il est né évidemment à une heure où le père traversait une crise violente de folie alcoolique.
Evidemment, la fatalité héréditaire est pour beaucoup dans la criminalité de certains individus. Mais il importe d’ajouter que la part de l’éducation est énorme aussi, et qu’en plusieurs cas la responsabilité des parents devrait être mise en cause avec autant et même plus de raison que la perversité du sujet.
La police arrête chaque année dans Paris en moyenne 36 533 délinquants, et dans sa banlieue 5 097, en tout, plus de 41 600. Dans ce nombre, 2 116 sont des mineurs au dessous de seize ans, et 10 082 des mineurs de seize à vingt et un ans.
Presque tous les enfants condamnés l’ont été une première fois pour un fait insignifiant, un vol de bonbons à un étalage, une peccadille dont le châtiment, si on le compare aux suites terribles qu’il entraîne, paraît atrocement inique. Une fois la première condamnation passée, l’enfant, chez lequel les impressions sont très vives, mais très fugaces, perd le sentiment de la dignité personnelle, la crainte de la prison et devient un professionnel du crime. Si la famille lui manque, s’il ne reçoit point d’elle des leçons quotidiennes d’honnêteté et des exemples salutaires, c’en est fait de lui à un âge où cependant on ne songerait pas à concevoir que tant de vice fût possible.
La responsabilité des parents est donc extrême. Mais elle devrait être, entre les mains de la justice, un instrument d’amélioration sociale et non pas un simple prétexte à regrets inutiles.
Chaque fois qu’un enfant est condamné, il conviendrait de vérifier le degré de surveillance auquel il a été soumis de la part de ses parents, et ceux-ci devraient expier pénalement leur incurie, leur mauvais vouloir et souvent, hélas leurs calculs basés sur la corruption enfantine.
Tout père de famille, quelque pauvre qu’il soit, a les moyens d’empêcher son fils de devenir un voleur. Si l’hérédité n’est pas là pour contrecarrer ses efforts, il y réussira certainement.
Son devoir le plus élémentaire et le plus facile à remplir est, en tout cas, d’interdire à ses enfants le vagabondage, cette source inévitable de la misère et du crime.
Car ils sont rares, les gamins qui pourraient répondre, comme celui dont parlait dernièrement un de nos avocats les plus distingués de Paris :
– As-tu été condamné pour vol ? lui demandait l’avocat.
– Pas encore, réplique l’enfant qui avait subi cependant vingt condamnations pour vagabondage.
Ce « pas encore» si naïf et si profond est à lui seul, la critique de notre législation actuelle qui pèse de tout son poids sur l’enfant léger et inconscient, tandis qu’elle épargne le père et la mère, insoucieux de l’avenir moral de leur fils et lâches devant leur devoir.

Thomas GRIMM

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Rapport médico-légal Guillemin constatant l’état mental du sieur Vacher (Joseph), inculpé de tentative d’assassinat.

Je soussigné Guillemin (Léon), médecin-adjoint de l’Asile public des aliénés du Jura, domicilié à Sain-Ylie, commis par M. le juge d’instruction de l’arrondissement de Baume-les-Dames, à l’effet d’examiner l’état mental du sieur Vacher (Joseph), âgé de 23 ans, sergent au 60e régiment d’infanterie, actuellement en congé, inculpé de tentative d’assassinat, faire connaître si l’inculpé jouit de toute la plénitude de ses facultés intellectuelles, s’il a conscience des actes qu’il commet et s’il doit être considéré comme responsable et dans quelle mesure.
Après avoir pris connaissance des pièces de la procédure et avoir interrogé le prévenu à plusieurs reprises, serment préalablement prêté, ai rédigé le rapport suivant :

FAITS ET RENSEIGNEMENTS

Etant au régiment, l’inculpé fit la connaissance de la nommée B… (Louise) et des promesses de mariage furent échangées entre eux. Vacher fut envoyé en congé de convalescence ; il se rendit dans sa famille, mais revint bientôt à Beaume-les-Dames, pays de la file B…. et sur les instances de celle-ci. Le prévenu vivait chez les parents de sa fiancée, depuis quelques jours, quand cette dernière le congédia sans aucun motif, en refusant de lui rendre les cadeaux qu’elle avait reçus. Rendu furieux, Vacher tira sur elle plusieurs coups de revolver, puis retournant son arme contre lui, il se tira trois coups de revolver.
Au régime, l’inculpé a donné à différentes reprises des inquiétudes au point de vue de son état mental. A deux reprises différentes, il fut envoyé en congé de convalescence comme ayant des propensions au délire des persécutions.
Cet état maladif s’était montré chez le prévenu depuis son arrivée au corps.
« Vacher a souvent frait preuve d’une grande surexcitation qui se traduisait par des querelles sans motif avec ses camarades. Il avait la manie de la persécution. A cet état nerveux a succédé un affaissement moral qui dura un certain temps.
Il m’écrivait des lettres où il m’exposait ses soi-disant malheurs. A plusieurs reprises, il a témoigné de son dégoût de la vie et il laissait volontiers hanter son esprit par l’idée de suicide. Un peu plus tard, il essaya de se précipiter par une fenêtre du deuxième étage ».
M. le lieutenant Greilsammer, commandant la compagnie où Vacher était sergent, n’est pas moins catégorique sur l’état mental de l’inculpé. Celui-ci était d’un caractère concentré, peu communicatif avec ses camarades ; ceux-ci cherchèrent à le faire sortir des idées noires qui le hantaient mais sans y parvenir. Poursuivi par la manie de la persécution, Vacher ne voyait autour de lui que des mouchards ou des gens cherchant à lui nuire. A certain moment, il sentait le besoin de donner libre cours à sa force musculaire ; il soulevait alors à bras tendu des objets mobiliers du casernement. Parois, il avait des insomnies pendant lesquelles il parlait seul, se livrant à des gestes menaçants. S’il avait eu quelque froissement avec es camarades, l’inculpé menaçait de leur couper le cou. Ils ne se couchaient plus alors sans craindre pour leur vie et plaçaient leur épée-baïonnette à côté d’eux. Vacher leur paraissait alors être un somnambule en proie à une idée fixe ; il exprimait alors le besoin qu’il avait de voir couler le sang. Depuis qu’il avait fait connaissance de la fille B…, son état s’était aggravé.
Ses chefs reconnaissent que l’inculpé était d’une conduite régulière.
Sa moralité était parfaite, son honorabilité et son honnêteté ne peuvent être mises en doute ; il était d’une grande sobriété.
Cette tendance d’esprit se manifestait déjà chez l’inculpé dès son plus jeune âge ; dans sa famille, il se montrait tel qu’il est aujourd’hui : violent, emporté, soupçonneux, mécontent. a six ans, il est mordu par un chien enragé. Dès l’âge de neuf ans, il se fait remarquer par ses extravagances. On lui confie une voiture, il la met en pièces pour se distraire, il s’amuse à couper les jambes aux bestiaux dont il a la garde. Plus tard, que sa famille lui adresse une remontrance, un faible reproche, il s’emporte, accuse ses parents de lui vouloir du mal, leur reproche de lui avoir refusé les moyens pour continuer ses études, part de chez lui et on ne le revoit pas de huit jours. Il occupe plusieurs places et partout ce sont des querelles.
A quinze ans, il entre comme novice dans la congrégation des frères de Saint-Genis-Laval, près de Lyon. Il y reste trois ans. Vacher voulait entrer dans l’enseignement, devenir une autorité, un chef dans le couvent, mais pour des motifs pécuniaires ses supérieurs se bornaient à l’employer aux travaux des champs. Il en conçut un vif chagrin, il s’adressa alors à sa famille qui ne put ou ne voulut pas accéder à ses désirs. De là ces idées de haine contre sa famille.
Comme antécédents héréditaires, une de ses sœurs aurait eu des accès de lypémanie avec idée de suicide ; un de ses oncles aurait fait des extravagances.

EXAMEN DIRECT

Lors de son entrée à l’Asile, Vacher se présente à nous dans l’état suivant :
De constitution robuste, malgré un amaigrissement assez marqué. Nous observons une dépression au niveau de la suture lambroïde, une asymétrie facile produite par la paralysie de la septième paire du côté droit. De ce côté, nous notons un abaissement de la commissure labiale, la joue est flasque et cède dans les expirations à la pression de l’air du dedans au dehors, s’enfle pour retomber ensuite ; par suite de la paralysie de l’orbiculaire des paupières, l’œil ne peut pas se fermer complètement.
A l’angle de la mâchoire inférieure existe un orifice par lequel on conduit un stylet jusqu’au maxillaire inférieur, suivant un trajet perpendiculaire à cet os, et d’une longueur de trois centimètres environ. Cette plaie est le siège d’une suppuration abondante.
Au lobule de l’oreille est aussi un orifice mais qui ne conduit dans aucun trajet.
La bouche ne peut s’ouvrir ; la voix est nasillarde et peu distincte ; la parole traînante ; la mastication très difficile.
L’état de l’inculpé est si précaire que nous sommes obligé de le placer à l’infirmerie.
Les premiers jours, il est abattu, bouleversé ; la plaie l’occupe seule et il faut le panser à chaque instant sous peine de subir ses doléances. Puis viennent des plaintes continuelles, il nous accuse de vouloir le faire mourir, de ne pas nous occuper de lui alors que nous nous intéressons plus à lui qu’aux autres malades.
Chaque matin, à la visite, il nous demande si on veut bientôt l’opérer. Accédant à ses désirs, nous préparons tout pour le 15 juillet. Amené dans la chambre d’opération, Vacher se débat, ne veut pas respirer le chloroforme et refuse de se laisser opérer. Le lendemain, il écrit à sa sœur une lettre dans laquelle il s’exprime en ces termes : « Comme je peux encore supporter ma souffrance, j’aime autant attendre parce que je sais bien qu’ils veulent me tuer, mais non me guérir, car il y a longtemps qu’ils auraient fait cette opération s’ils avaient voulu me soulager ».
Dans cette lettre, il menace d’attenter à ses jours si on le retient à l’Asile après sa guérison. D’ailleurs sans l’amitié qu’il avait pour cette fille, il se serait déjà détruit, car il y a des moments où il ne sait plus ce qui le retient sur terre.
A nous il se plaint d’avoir un caractère porté à l’ennui ; on lui en veut, mais là se bornent les confidences qu’il consent à nous faire.
Le 20 juillet, un véritable accès d’agitation se déclare. Au réveil il est un peu excité, accuse les médecins de le négliger, de vouloir le laisser mourir de ses balles dans la tête, aussi demande-t-il son transfert à l’hôpital militaire de Besançon. A la visite, il s’assied sur son lit, parle avec animation, réclame des juges, peu lui importe la peine qui lui sera infligée, il connaîtra au moins le jour de sa liberté. Il n’est pas fou et ne doit pas rester à l’Asile. Si cependant on continue à le tenir enfermé, l’ennui le gagnera et il mettra fin à ses jours malgré la surveillance dont il sera l’objet. Puis il entre dans des récriminations contre sa fiancée ; celle-ci l’a indignement trompé, mais elle a dû être poussée par un autre. Il n’avait cependant pas l’intention de la tuer, mais de se tuer en chemin de fer.
Nous parvenons cependant à le calmer et nous obtenons de lui les aveux suivants :
Au régiment, son caporal lui en voulait et cherchait par tous les moyens à l’empêcher de parvenir. Quand on passait à côté de lui on chuchotait, on le regardait d’un mauvais œil, on le dénigrait auprès de ses supérieurs pour retarder son avancement. Il ignore depuis combien de temps il est à l’Asile et à quelle époque il a commis sa tentative d’assassinat.
A partir de ce moment l’inculpé se maintient devant nous ; il avoue même qu’au régiment il s’était fait de fausses idées. Les frères deviennent ses ennemis. Les trois ans passés dans leur maison sont la cause si sa vie est remplie de malheurs. C’est à eux qu’il doit le caractère sombre, inquiet, porté à la tristesse qui lui interdit un instant de bonheur, s’il n’avait pas été chez les Frères, il ne serait pas comme ça.
Telle n’est pas sa conduite devant les surveillants et les malades. Il leur raconte que nous nous moquons de lui, que nous passons devant son lit sans le regarder, le négligeant plus que les autres malades, que nous ne voulons pas l’opérer. Pendant la nuit il se relève pour écrire, accuse deux malades de chercher à le perdre dans l’estime du surveillant, les menace même. A certains moments il lève la tête, fixe les yeux, comme s’il entendait des voix invisibles. Le 25 août, on le voit s’élancer plusieurs fois en avant comme s’il voulait tomber sur quelqu’un ou prendre la course, il lève les yeux comme si quelqu’un l’interpellait ; ses traits sont troublés.

DISCUSSION

Il importe maintenant d’établir sur quel terrain morbide se trouve placé Vacher. Celui-ci est un délirant par persécution à la première période.
Cet état maladif remonte déjà à plusieurs années. Dans sa famille il était violent, emporté, soupçonneux. Au couvent il a l’ambition de devenir supérieur ; mais ses moyens pécuniaires ne lui permettent pas de continuer ses études, il accuse ses parents d’avoir entravé son avenir, viennent-ils à lui adresser une observation, il prétend qu’ils lui en veulent. L’inculpé se rend à Lyon, entre dans différentes places, qu’il quitte bientôt. A peine arrivé au régiment, il manifeste les mêmes idées de persécution ; simple soldat, un caporal le persécute, veut l’empêcher de parvenir ; sergent, ses camarades parlent mal de lui, le regardent d’un mauvais œil, chuchotent lorsqu’il passe à côté d’eux ; tous le dénigrent auprès de ses supérieurs, aussi écrit-il plusieurs lettres à ses chefs pour se disculper. Sur ces entrefaites il fait connaissance de la fille B…, son état s’aggrave, et il profère des menaces contre les sergents qui habitent dans la même chambre que lui.
A l’asile, cet état maladif suit sa marche progressive. Tout le monde s’est ligué contre lui ; nous avons pour lui toutes sortes de bontés, loin de nous en savoir gré, il nous accuse de vouloir le tuer, et non le guérir. Nous nous moquons de lui, nous passons devant son lit sans le regarder, nous serions heureux de l’envoyer au cimetière. Les malades sont ses ennemis ; ils le mouchardent, aussi profère-t-il des menaces contre eux.
Quoique l’inculpé nie les actes désordonnés auxquels il s’est livré le 25 août dernier, nous estimons qu’alors Vacher agissait sous l’influence d’hallucination de l’ouïe.

CONCLUSIONS

De ce qui précède, nous concluons :
1° Le sieur Vacher (Joseph) est atteint d’aliénation mentale caractérisée par le délire des persécutions
2° Il est irresponsable de ses actes.

Sainte-Ylie, le 12 septembre 1893

Signé : Guillemin

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