Histoire de la phrénologie. Le langage des crânes en poche

Histoire de la phrénologie Marc RennevilleAvez-vous la bosse des maths, de la poésie ou de la peinture ? Cet inconnu présente-t-il la bosse du crime ou celle de la ruse ? Au XIXe siècle, certains savants peuvent répondre à ces questions. Et pour le prouver, ils tâtent des têtes de génies (Napoléon…), de criminels (Lacenaire…) et de fous. Leur théorie est vérifiée par l’examen de milliers de moulages et de centaines de crânes récoltés à Paris, à Londres, à Berlin, en Inde et en Océanie. Sûrs de leur bon savoir, les phrénologistes œuvrent pour un monde meilleur, peuplé de génies, de criminels amendés et de fous guéris.
Imaginée par François-Joseph Gall, défendue par de nombreux médecins, politiciens et artistes, la phrénologie oscille entre science légitime et technique divinatoire, avant de tomber dans un discrédit total. Reléguée au statut de science occulte puis longtemps oubliée, elle semble actuellement renaître de ses cendres. Des neurobiologistes contemporains lui rendent justice d’avoir établi le principe des localisations cérébrales, et d’éminents scientifiques estiment qu’elle a été la première science de l’homme rationnelle. Qu’en est-il exactement ?

Le langage des crânes. Histoire de la phrénologie, Paris, La Découverte, 324 pages.

Parue en 2020, cette nouvelle édition au format poche offre un texte  révisé, enrichi de 17 illustrations, mis à jour pour sa bibliographie et augmenté avec une postface inédite.

La première édition de ce livre a été publiée en 2000 par l’Institut pour la connaissance Sanofi/Synthélabo dans la collection « Les Empêcheurs de penser » dirigé par Philippe Pignarre. Le livre a reçu le prix du meilleur ouvrage de la Société française d’histoire de la médecine (2000).

Voir sur ce site la page de la première édition.

Phrénologie et craniologie. Topographie cérébrale (1845)

cartographie organographie du crane et du cerveau Fossati Renneville

Classification des fonctions du cerveau selon Giovanni Fossati

Planche originale tirée de J. Fossati, Manuel pratique de phrénologie, Paris, Germer Baillière, 1845, 608 p., in 12°.

PREMIER ORDRE – Facultés affectives

Genre I. – PENCHANTS.

A. Alimentativité.

1. Génération.
2. Philogéniture.
3. Habitativité.
4. Attachement.
5. Défensivité.
6. Destructivité.
7. Sécrétivité.
8. Propriété.
9. Constructivité.

Genre II. – SENTIMENTS.

10. Indépendance.
11. Approbativité.
12. Circonspection.
13. Bienveillance.
14. Vénération.
15. Fermeté.
16. Justice.
17. Espérance.
18. Merveillosité.
19. Poétique.
20. Causticité.
21. Mimique.

SECOND ORDRE – Facultés intellectuelles

Genre I. – FACULTES PERCEPTIVES.

22. Individualité.
23. Configuration.
24. Etendue.
25. Tactilité.
26. Coloris.
27. Localité.
28. Numération.
29. Ordre.
30. Eventualité.
31. Temps.
32. Musique.
33. Langage.

Genre II. – FACULTES RÉFLECTIVES.

34. Comparaison.
35. Causalité

 

Histoire de la phrénologie Marc Renneville

Mais au fait, qu’est-ce que la phrénologie ?

Voir la page du livre Le langage des crânes. Histoire de la phrénologie

 

Première séance du cours public de phrénologie du docteur Gall à Paris (1808)

Discours prononcé par le docteur Gall sur la phrénologie

Ce texte est la reproduction du Discours d’ouverture lu par M. le docteur Gall à la première séance de son cours public sur la physiologie du cerveau, le 15 janvier 1808.

Il fut publié à Paris en 1808 chez Firmin Didot, Lefort, F. Schoell et les Marchands de nouveautés.

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Dans tous les temps, l’Histoire Naturelle de l’espèce humaine a été la science la plus intéressante pour l’homme, et a fixé les méditations des meilleurs esprits. Mais, tant que cette branche importante n’est pas à peu près complète, il ne paraît point possible de donner une direction sûre à l’éducation, ni une impulsion convenable aux différentes passions, pour en faire les instruments du bonheur particulier de l’individu et du bien général de la société ; il est également presque impossible de fixer les institutions de manière qu’elles ne soient pas plus ou moins en opposition avec les besoins naturels et la destination de l’homme.

On doit, par ces motifs, accorder quelque encouragement et quelque indulgence aux efforts de ceux qui appliquent leurs recherches à des études si intimement liées aux plus grands et aux plus chers intérêts de l’humanité.

L’observateur sévère et circonspect ne peut se dissimuler les difficultés et les obstacles qui se rencontrent et se multiplient à chaque pas dans cette route épineuse.

Une véritable psychologie des animaux, une connaissance complète et approfondie de toutes leurs parties et de leurs facultés offrent encore, dans le globe intellectuel, de véritables régions inconnues à découvrir, ou des terres incultes et stériles, qui ont besoin d’être exploitées par des mains habiles et laborieuses. Nous distinguons et nous distribuons les races, les espèces, les classes des animaux, d’après une étude encore imparfaite des différentes parties de leur organisation. Mais leurs différents instincts, leur industrie, leurs facultés intellectuelles, leurs penchants, leurs mœurs n’ont pas toujours éveillé et excité, loin d’avoir fixé notre attention.

Les animaux ont cependant, pour la plupart, des caractères constants, tranchants et prononcés, produits naturels de leur organisation, qui détermine les dispositions primitives et spéciales observées chez eux.

A peu de modifications près, les individus de la même espèce, dans les différentes générations des animaux, se ressemblent dans tous les lieux et dans tous les temps. Cette organisation semblable, et, pour ainsi dire, héréditaire, est le résultat de lois et de combinaisons beaucoup plus simples que celles qui appartiennent à l’homme, dont les animaux ne sont que des fragments imparfaits.

Si j’arrive maintenant à l’étude de l’homme lui-même, dont l’organisation est prodigieusement compliquée, et dont les variétés générales et individuelles sont infinies, je ne vois qu’un petit nombre de philosophes qui soient attachés à l’analyse de l’homme intellectuel. Mais ceux-ci ont trop souvent négligé les influences des causes physiques. En même temps, la plupart des philosophes et des métaphysiciens se sont égarés dans des abstractions et dans des théories qui les éloignaient de la nature. De leur côté, les physiologistes, décomposant l’organisation physique, et trop circonscrits dans leur sphère, n’ont pas su toujours s’élever jusqu’aux forces réelles du monde intellectuel, et à des considérations supérieures qui devaient à la fois descendre à la dernière analyse et remonter à la plus grande généralité. Le moraliste et le législateur, observant l’homme dans sa vie sociale, et sans remonter toujours aux premières sources des actions morales, se sont contentés d’en saisir et d’en modifier les causes accidentelles et secondaires.

A moins que les lumières de ces trois études différentes, psychologiques et physiques, philosophiques et morales, ne soient réunies et coordonnées pour se prêter un mutuel secours et pour se rapporter des causes communes et des effets analogues à une seule et même loi, elles n’offriront pas un ensemble complet, une véritable science de l’homme.

Cependant, il faut convenir qu’il n’y a d’autre moyen naturel d’arriver à la connaissance approfondie de l’homme individu et de l’espèce, que l’observation exacte des phénomènes qui s’offrent à nous par l’intermédiaire de ses formes organiques, ou de son organisation.

Abandonnons aux spéculations métaphysiques les recherches sur lesquelles nos sens n’ont aucune prise, et renfermons-nous dans le cercle des lois de l’organisation, dont l’ensemble, les détails et les modifications déterminent en grande partie, et modifient notre entendement et notre volonté. Tel est le domaine de la physiologie du cerveau, qui est la science dont je dois offrir les éléments, et qu’on peut appeler aussi la doctrine des qualités générales des animaux, et en particulier des qualités merveilleuses, par lesquelles notre espèce l’emporte sur tous les êtres vivants.

Mais, qu’il est difficile de remplir cette tâche, et combien cette science, même ainsi précisée, est encore à la fois étendue et compliquée !
Qui pourra comprendre et définir l’homme, bizarre assemblage des plus étranges contrastes, véritable chaos de contradictions, sorte d’énigme à beaucoup d’égards inextricable ? Quel fil saisir pour guider ses pas dans cet obscur et tortueux labyrinthe ? Comment se frayer un chemin pour arriver à une connaissance exacte, détaillée et complète de cet être en même temps si intelligent, et si borné, doué de raison et sujet à de si inconvenantes folies, si grand et si petit, si digne enfin d’admiration et de pitié, prodige étonnant de dignité et de bassesse, roi et atome dans cet univers où il rampe et où il règne ?

Dans les individus et dans les états, quelle singulière contradiction de maximes, adoptées comme règles, soit pour la vie publique, soit pour la vie privée ! Quelle mobilité, quelle variété de sentiments et de pensées ! L’homme méprise aujourd’hui ce qu’il adorait hier : là il s’abaisse jusqu’au culte d’un oignon ou d’un taureau ; ici son intelligence s’élève jusqu’à la conception d’un être indépendant et éternel : là sa religion lui interdit la mort d’un insecte ; ici elle lui commande, pour honorer le ciel, de sacrifier ses enfants : là il subit une mort généreuse pour son ennemi ; ici sa piété filiale le rend barbare au point d’immoler l’auteur de ses jours : là il se propose comme récompense éternelle et félicité suprême un séjour peuplé d’une infinité de femmes, belles et toujours jeunes ; ici, pour gagner le ciel, il trahit la nature et son impérieux besoin, et se voue à une continence absolue : là il saisit à peine les rapports des nombres ; ici son esprit audacieux, et bien affermi dans sa marche et dans ses calculs, mesure les espaces et la marche des mondes.

Indépendamment de ces différences générales, sous les rapports du développement intellectuel et moral, dans toutes les parties du globe, combien de différences particulières dans les individus isolés, et même dans un seul individu, considéré séparément ! Quelle distance de tel homme à lui-même dans un position calme ou passionnée, dans la jeunesse et dans l’âge mûr ou dans la vieillesse, dans l’état de santé ou de maladie, dans les langes de l’ignorance, ou dans le magnifique édifice des sciences et de la civilisation !

Comment débrouiller cet être toujours en contradiction avec lui-même ? Comment définir d’une manière fixe et précise la nature de l’homme, résultat compliqué de son moral et de son physique, de l’action et de la réaction de son organisation matérielle et de son intelligence ? Comment faire la part exacte de ces deux puissances, et leur assigner des limites dans leurs domaines respectifs ? Comment déterminer leurs droits réciproques et distincts, et les divers degrés d’influence qu’elles exercent l’une sur l’autre, alternativement et mutuellement, dans cette vie ? Comment saisir ces conditions matérielles du principe immatériel, qui se manifeste par son action, et semble se dérober à nos recherches : (image symbolique de l’auteur suprême des choses, dont on suppose qu’il peut être une émanation) ? Comment pénétrer des mystères couverts de voiles épais et de profondes ténèbres ? Comment enfin découvrir l’origine ou la source, le développement et la croissance, ou la marche de nos dispositions premières, de nos penchants, de nos talents, de nos sciences et de nos arts, de nos crimes et de nos vertus, de nos maladies morales et des modifications de notre être, variées à l’infini, depuis l’aliénation partielle, l’idiotisme complet le suicide, jusqu’au génie sublime de Bacon, de Newton, et de Voltaire ? Comment calculer les diverses influences de l’éducation, des peines et des récompenses, des climats, du sexe et de l’âge, de la nourriture, des gouvernements, des religions ? Comment démontrer, d’un côté, l’assujettissement de l’homme aux lois de la nature et le présenter, sous ce rapport, semblable aux animaux avec lesquels il a tant d’analogie et doit toujours être comparé ; comment, d’un autre côté, faire ressortir et mettre dans tout son jour sa dignité, sa supériorité, sa noble et immortelle destination, et lui assigner, en un mot, dans la création la véritable place que l’auteur des choses paraît avoir marquée ?

J’ai indiqué les trois parties qui doivent composer le véritable corps de la science de l’homme ; j’ai fait entrevoir à la fois les difficultés, les obstacles et aussi les objets nécessaires des recherches à cette belle et utile science. Je suis loin néanmoins de pouvoir satisfaire, à beaucoup près, cette curiosité insatiable de l’esprit humain pour tout ce qui tient à sa propre nature. Nos désirs sont vastes et infinis ; notre sphère est étroite et bornée. Je sens en moi les deux caractères de l’humanité, le besoin d’agrandir nos connaissances et notre être, la faiblesse et l’impuissance, qui sont les conditions de notre existence.

J’exposerai donc seulement les résultats de trente années de recherches, d’observations, d’expériences, toujours, autant que je l’ai pu, basées sur des faits et sur la nature. J’offrirai les produits de mes informations, mes opinions, et souvent mes simples doutes. Je les soumettrai à la fois aux amis de la science et de l’humanité ; et je m’estime heureux d’être arrivé à l’époque où je peux faire entendre ma voix dans une grande capitale, populeuse et éclairée, véritable centre de la civilisation et des lumières, qu’un grand souverain, doué lui-même d’un vaste génie, apprécie, protège et encourage, et où des savants distingués ont ouvert plusieurs routes nouvelles qui se rencontrent souvent avec celle que je me suis tracée, et d’où résultent un commerce et une communication plus faciles entre les sciences qui doivent aboutir à un seul et même but.

Qu’il me soit permis maintenant de dire encore quelques mots, dans cette introduction, sur les difficultés particulières qui dérivent de la nature de ma doctrine, à laquelle se rattachent tant de résultats nouveaux et hardis, qui même paraissent souvent hasardés aux yeux de ceux qui ne peuvent asseoir leur conviction sur les mêmes faits qui m’ont servi de bases, de points d’appui, et qui ont été les degrés successifs de l’échelle que j’ai parcourue. Quelques-uns de ces résultats seront d’abord en opposition avec les opinions et les habitudes reçues ; ils pourront effaroucher des hommes attachés aux anciennes doctrines dans l’anatomie, dans la physiologie et dans la philosophie. Mais, n’en a-t-il pas été de même de toutes les découvertes, de chacun des grands pas progressifs que les sciences ont faits dans la longue succession des siècles ?

Si on ajoute les mutilations faites à ma doctrine, souvent tronquée par ceux même qui ont l’intention de la présenter fidèlement ; les fausses interprétations que lui donnent l’inadvertance et la précipitation dans les jugements, l’ignorance, et, dans beaucoup de circonstances, l’hypocrisie et la mauvaise foi ; enfin, notre attachement naturel aux premières notions dont ont a bercé notre enfance et qui ont vieilli avec nous, la répugnance invincible de beaucoup d’hommes, même estimables et instruits, pour toutes espèces d’innovations dans la sphère des connaissances reçues, des opinions adoptées et régnantes, et dans le monde intellectuel : on concevra facilement pourquoi l’anatomie et la physiologie du cerveau, surtout avant d’être généralement répandues et vérifiées, éprouvent tant d’opposition, et pourquoi, les découvertes n’arrivant qu’après un long espace de temps à leur point de maturité, leur utilité est souvent ajournée et reculée dans un lointain avenir.

Sachons faire de ces obstacles mêmes des instruments de succès ; puisons dans cet esprit d’opposition la nécessité, précieuse et salutaire pour nous, d’appuyer de nouvelles vérités, que nous voulons développer et approfondir, sur des preuves d’autant plus nombreuses, concluantes et incontestables, que ces vérités sont plus importantes et disputées avec plus d’animosité. N’exigeons de nos adversaires, pour leur honneur et pour le succès de la science, que de la bonne foi, de la probité dans l’exposition des faits et des objections, de la pureté dans les intentions, dirigées vers l’amour du bien général et de la vérité.

Les résultats, loin d’être effrayants et de conduire à aucune conséquence dangereuse, comme nous aurons l’occasion et le soin de le démontrer jusqu’à l’évidence, nous rapprocheront insensiblement du but indiqué, de la science la plus difficile, la plus compliquée, la plus utile, celle de l’homme, qui nous concerne tous, et qui se lie à toutes les autres sciences et à tous les intérêts individuels et publics.

 

Histoire de la phrénologie Marc Renneville

Mais au fait, qu’est-ce que la phrénologie ?

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Franz-Joseph Gall (1758-1828) inventeur de la phrénologie

Franz-Joseph Gall inventeur de la phrénologieMédecin et anatomiste, François-Joseph Gall est à l’origine de la phrénologie. Cette science de l’esprit aujourd’hui obsolète a eu une importance considérable en Occident dans la première moitié du XIXe siècle. La phrénologie proposait une théorie du passage à l’acte, du jugement et de l’application des peines qui en fit une véritable « criminologie » avant la lettre.
François-Joseph Gall a dispensé sa doctrine en Autriche, dans les États allemands et en France, où il s’installe définitivement à partir de 1808. Même s’il a eu des disciples dissidents (Spurzheim, Broussais…) et même si sa théorie a connu bien des vicissitudes après sa mort, Gall a exercé sur cette science un incontestable magistère. Brillant anatomiste et médecin réputé, il a su mettre en scène sa propre découverte en privilégiant l’image d’une rupture. S’il ne fait pas de doute que les éléments de cette « révolution » sont à accepter sous bénéfice d’inventaire, elle a conservé tout au long du XIXe siècle au moins cette dimension novatrice que lui octroyait Gall :

« Il n’y a que quelques années que tous ceux qui étaient à la tête d’hospices d’aliénés, ou qui écrivaient sur la folie, tenaient les aliénations mentales pour des maladies de l’âme et de l’esprit, auxquelles le corps n’avaient pas la moindre part ; ou ils plaçaient leur siège immédiat dans la poitrine et dans les entrailles du bas-ventre. Non seulement cette croyance générale détournait l’attention du véritable siège de ces maladies, mais elle privait encore les médecins des maisons de fous d’un des plus précieux et plus féconds moyens de découvrir les véritables qualités et facultés fondamentales, le rapport de leurs altérations avec les altérations du cerveau, la correspondance des aliénations partielles ou des monomanies avec la pluralité des organes cérébraux, et leur souffrance partielle, etc., etc. ; et de démasquer enfin les doctrines erronées de ces philosophies qui sont encore professées dans toutes les universités. Je me réjouis d’avoir été le premier qui ait attaqué ces erreurs de nos plus respectables autorités, et d’avoir opéré la plus heureuse révolution, non seulement pour l’étude de la nature des maladies mentales, mais aussi pour leur traitement. » (F.-J. Gall, Sur les fonctions du cerveau…, 1822-1826, vol. 3, p. 123-124).
Gall affirme qu’il a été guidée par sa propre expérience. Constatant au fil de ses études que les élèves aux yeux saillants le surpassent toujours par leur excellente mémoire des mots, il rapproche la faculté du trait physique. Partant du principe contesté à l’époque que le cerveau est l’organe de la pensée, il décide de vérifier si d’autres talents peuvent être reliés à des conformations crâniennes précises. Débute alors une vaste enquête qui lui fait observer les animaux et les êtres humains se distinguant par des traits de caractère précis : poètes, mathématiciens, philosophes, musiciens, acteurs et cuisiniers mais aussi fous, voleurs et assassins. Sa méthode ? repérer un sujet présentant un trait de caractère « saillant » et contrôler s’il possède un relief crânien particulier. Gall en vient ainsi à dresser la cartographie de 27 fonctions cérébrales allant du penchant à l’amour physique à la sagacité comparative en passant par l’organe de la musique ou celui du vol.

Adoptant une démarche empirique et comparative dans tout le règne animal, Gall pense être parvenu à localiser sur le cerveau de l’être humain le siège de l’amour physique, le talent des mathématiques, l’instinct de propriété, l’instinct carnassier etc. De nombreux élèves de Gall ont allié la phrénologie avec l’examen de la physionomie. Les phrénologistes ont effectué des autopsies et de nombreux moulages dans les asiles, dans les prisons et dans les bagnes.

Pour la phrénologie, l’homme est sain d’esprit et doué de libre-arbitre si le développement de son cerveau est harmonieux. Si un organe est hypertrophié ou trop peu développement, l’individu sera déséquilibré : génie et folie, crime et vertu sont ainsi pour Gall les produits de la physiologie, et pas seulement de la volonté du sujet. Gall pensait que la phrénologie devait aboutir à une réforme scientifique des lois pénales.

Certains phrénologistes expliquaient qu’au moment de l’enquête, un doute sur un suspect pouvait être levé par une cranioscopie bien menée… Pour Gall, il vaut mieux juger lors du procès pénal la personne plutôt que l’acte commis. Les crimes les plus horribles et sans mobiles peuvent en effet s’expliquer par des déterminations physiologiques : faut-il alors exécuter les auteurs de ces forfaits ? Curieusement, Gall allie une question moderne, qui sera au cœur de la philosophie pénale positiviste, avec une position traditionnelle sur la peine de mort : il estime que cette peine est utile, pour fournir à l’assassin potentiel des motifs extérieurs suffisant forts pour compenser son instinct meurtrier. Gall est en revanche sceptique sur la capacité des prisons de son temps à amender les détenus. Sur la question pénale, à peu près toutes les positions ont été tenues. Les philanthropes ont soutenu en France que la phrénologie devait aboutir à une généralisation des circonstances atténuantes, tandis que des disciples plus tardifs se sont rangés à des positions privilégiant la sécurité et l’ordre public (sentence à durée indéterminée).
La phrénologie n’a pas eu de postérité directe en criminologie. Elle a toutefois joué un rôle important comme modèle. On reconnaît sans peine ses principales idées à l’œuvre dans l’anthropologie criminelle de la seconde moitié du XIXe siècle. Ce courant scientifique cherchera en effet les caractères anatomiques, physiologiques, psychiques et sociaux de l’homme criminel pour le distinguer de l’honnête homme. Et il revendiquera, comme la phrénologie, la nécessité de sanctionner l’individu en fonction de sa dangerosité plutôt que de ses actes.

Source iconographique : Ce portrait de Gall a été réalisé de son vivant, au début du 19e siècle. Il est extrait des collections historiques de la Bibliothèque médicale de Upstate University (voir la page originale)

 

Histoire de la phrénologie Marc Renneville

Mais au fait, qu’est-ce que la phrénologie ?

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Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie

Marc Renneville Histoire de la phrénologie première édition

Avez-vous la bosse des maths, de la poésie ou de la peinture ? Cet inconnu présente t-il la bosse du crime ou celle de la ruse ?
De 1800 à 1850, certains savants peuvent répondre à ces questions. Et pour le prouver, ils tâtent des têtes de génies (Napoléon…), de criminels (Lacenaire…) et de fous. Leur théorie est vérifiée par l’examen de milliers de moulages et de centaines de crânes récoltés à Paris, Londres, à Berlin, en Inde et en Océanie. Sûrs de leur bon savoir, les phrénologistes oeuvrent pour un monde meilleur, peuplé de génies, de criminels amendés et de fous guéris.
Défendue par de nombreux médecins, politiciens et artistes, la phrénologie oscille pendant un demi-siècle entre science légitime et technique divinatoire, avant de tomber dans un discrédit total.

Reléguée au statut de science occulte puis longtemps oubliée, elle semble actuellement renaître de ses cendres. Des neurobiologistes contemporains lui rendent justice d’avoir établi le principe des localisations cérébrales et d’éminents scientifiques estiment qu’elle a été la première science de l’homme rationnelle.
Qu’en est-il exactement ?
Riche de nombreux documents méconnus ou inédits, ce livre est une contribution originale au débat. Il vous invite à refaire le parcours des premiers phrénologistes, à partager leurs victoires et leurs déboires. Grâce à cette lecture participante, vous pourrez apprécier en connaissance de cause les réalisations et les rêves de nos savants (fous ?).

Ce livre a obtenu le prix du « meilleur ouvrage » de la Société française d’histoire de la médecine (2000). L’édition est épuisée. Une version mise à jour et augmentée est disponible  au format poche aux éditions La Découverte (2020).

Extraits de la revue de presse

« C’est un livre tout-à-fait passionnant »
Michelle Perrot , « Les lundis de l’Histoire », France-Culture, 9 octobre 2000.

« La phrénologie, cette science des bosses, est la plupart du temps moquée, caricaturée. On n’en garde que la fameuse bosse des maths, ou bien la bosse du crime […]
Pourtant, comme le suggère l’historien Marc Renneville, suivre de près la vie à la fois courte et longue de cette discipline est un jeu de miroir […]
Son travail historique, à la fois fouillé et attrayant, en fait découvrir l’étrange parcours »
Gaëtane Chapelle, Sciences Humaines, n° 108, août-sept. 2000.

« L’essentiel de l’ouvrage est de montrer comment, en dépit de ses outrances ou de ses errements, la phrénologie marqua une étape importante dans l’histoire culturelle et sociale du premier XIXe siècle […] « Science positive dans une époque romantique », la phrénologie demeurait peuplée de fantasmes, de figures exotiques et parfois fantastiques. A sa manière, elle exprimait pourtant cette ambition volontariste et somme toute bienveillante qui animait le premier XIXe siècle : réduire l’inexplicable ou l’inacceptable à la raison scientifique »
Dominique Kalifa, Libération, 29 juin 2000.

« Le langage des crânes se lit comme un roman : l’écriture fait vivre cet invraisemblable qui a bien eu lieu. La complexité des personnages appelle l’identification ou le refus. L’ironie, l’humour noir de compassion et de révolte sourde, est inquiétude d’auteur qui suscite celle des lecteurs […]
Pire qu’un bon roman, la réalité est parfois un cauchemar continu. Renneville suggère que cette science dissoute en 1848 a infiltré les mentalités. L’héritage s’évalue selon les conceptions des sciences. Si l’on croit à leur pureté, la phrénologie aura transmis la localisation cérébrale à l’anthropologie et la neurobiologie (on oubliera ce qui n’est ni vrai ni éthique). Si l’on aborde l’ensemble des fonctions d’un savoir, elle aura influencé d’autres programmes d’examen et de gestion de la population, au nom du bien : anthropologie, eugénisme, éthologie, sociobiologie… »
Laurent Loty, Le Monde des Livres, 1er septembre 2000.

Deux comptes rendus en ligne :
Frédéric Chauvaud, Revue d’Histoire du 19e siècle, 2001, n° 22
Consulter le compte-rendu en ligne sur le site de la revue :
http://rh19.revues.org/document268.html

Jean-Pierre Peter, Annales. Histoire, Sciences sociales,
janvier-février 2001, n° 1, p. 218-220.
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_2001_num_56_1_279943_t1_0218_0000_3