Qu’est-ce que la phrénologie ?

phrenologie_coverLa « bosse des maths ». Voici, à première vue, tout ce qui reste de nos jours d’une étrange « science de l’esprit », la phrénologie, qui prétendait reconnaître les talents, les penchants et les facultés des individus en tâtant les bosses du crâne. Et pourtant…
Reléguée au statut de fausse science pendant plus d’un siècle, la phrénologie fait l’objet actuellement d’une réévaluation polémique. Selon les uns, elle serait la première véritable science de l’homme car elle aurait, la première, tenter d’asseoir la connaissance de l’homme sur l’exploration du cerveau. Selon d’autres, la phrénologie annoncerait, pour les mêmes raisons, le réductionnisme appauvrissant des sciences cognitives.

La phrénologie a été théorisée par le médecin François-Joseph Gall (1758-1828). Elle conjugue trois idées. La première est que le cerveau est le siège de toutes les facultés fondamentales de l’homme. La seconde, c’est que les diverses fonctions cérébrales correspondent à autant d’organes différents. La troisième, c’est que le crâne épousant fidèlement la forme du cerveau, on peut, en saisissant le relief crânien par palpation, dresser le portrait phrénologique des individus (cranioscopie).

L’enjeu de cette connaissance de l’homme est scientifique, social et politique. La phrénologie offre en effet une théorie générale des comportements mais aussi l’examen diagnostic précis qu’est la cranioscopie. La palpation du crâne permettant de déceler les aptitudes et les penchants profonds de chaque individu, il devient possible d’imaginer l’organisation scientifique d’une société rationnelle qui tiendrait compte de la « variété infinie du caractère moral et intellectuel des hommes ».

Voir la présentation du livre Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie

Réponse aux critiques de la phrénologie

f-j-gallLa théorie de François-Joseph Gall prétendait être une science de l’homme totale et complète, capable de discerner les talents, les caractères et les penchants de chacun à partir de l’analyse de la conformation du crâne. Forts de leurs connaissances théoriques et pratiques, les phrénologistes étaient persuadés de posséder le savoir permettant de donner une direction sûre aux réformes politiques nécessaires à l’avènement d’une société idéale. Les principes de leur théorie ont fait débat dans les milieux savants bien sûr, mais aussi chez les juristes, les politiques et les artistes.
Pour illustrer cette controverse, on trouvera ci-dessous la réponse de Gall aux critiques que lui a adressées Jacob-Fidelis Ackermann (1765-1815), titulaire de la chaire d’anatomie et de physiologie à l’Université de Weimar. La question soulevée est relative à la liberté d’action de l’homme : Sommes-nous libres d’agir à notre guise ou déterminés par des causes sur lesquelles nous n’avons aucun pouvoir ?

Gall refuse d’enfermer la connaissance de l’homme dans cette alternative. Sa réponse montre incidemment combien une thématique relevant traditionnellement du discours métaphysique (la liberté d’agir) est ici renvoyée à une question de pure physiologie : ce qu’est un organe, comment il naît et se développe. C’est certainement dans cette manière de poser le débat que la phrénologie paraît le plus intimement liée aux neurosciences actuelles.

L’extrait qui suit est tiré de la seconde édition de l’œuvre principale de François-Joseph Gall (1758-1828) Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, avec des observations sur la possibilité de reconnaître les instincts, les penchans, les talens, ou les dispositions morales et intellectuelles des hommes et des animaux, par la configuration de leur cerveau et de leur tête, Paris, Boucher, 1822, vol 1, p. 299-303.

Nos actions sont-elles irrésistibles par la raison que nos penchants et nos facultés sont innés ?

Ce que je viens de dire sur la liberté morale prouve suffisamment combien je suis éloigné de soutenir l’irrésistibilité de nos actions. Ce n’est pas que ceux qui m’accusent de cette absurdité, ne connaissent pas mes principes ; je ne dirai pas non plus que ce soit par ignorance ou par piété, qu’ils se sont érigés avec tant d’amertume en censeurs de ma doctrine. Non, laissons à la postérité de faire justice de leurs motifs et de leurs intentions, et poursuivons notre tâche de rectifier les idées erronées.
Le professeur Ackermann, de Heidelberg, que mes adversaires en Allemagne avaient adopté pour leur chef, et que mes adversaires en France ont fidèlement copié, s’est élevé avec une suspecte animosité contre l’innéité des qualités morales et des facultés intellectuelles. Si ces dispositions sont innées, disait-il, c’en est fait de la liberté morale ; nos actions sont inévitables, et les malfaiteurs de tous les genres ont gain de cause. Voici à quel moyen il a recours pour prouver cette conséquence :

Objection.

« Un organe est la représentation réelle de la faculté elle-même. L’organe posé, son action l’est également. Un muscle qui se contracte, est un autre muscle que celui qui est étendu. Voilà quelle est la véritable définition d’un organe ; mais elle ne peut s’adapter au fatras du docteur Gall, puisqu’il serait obligé de dire que, les organes posés, leur action particulière l’est également, ce qui anéantirait la liberté de l’homme ».

Réponse.

Toutes les objections d’Ackermann tournent autour de la même fausse définition de l’organe, et je serais presque honteux de les regarder comme dignes de la moindre attention, si elles n’avaient pas trouvé tant de partisans.
Si l’organe et la manifestation de sa fonction sont la même chose, l’organe ne peut exister, à moins que sa fonction n’ait lieu, et l’agent doit disparaître chaque fois que la fonction cesse : conséquences que le professeur Ackermann fait lui-même immédiatement dériver de sa définition. Ainsi, pour ne pas perdre un organe, il faut les tenir tous dans une activité éternelle et simultanée ; il faut toujours et en même temps, goûter, flairer, écouter, regarder, tâter, courir, chanter, danser, parler, manger, penser, apprendre par cœur, juger, vouloir, etc. Dans le sommeil, tous les organes de la vie animale disparaîtraient… Qui ne voit pas l’absurdité de la définition d’Ackermann, et conséquemment aussi l’absurdité de toute son argumentation .
J’appelle un organe, la condition matérielle qui rend possible l’exercice ou la manifestation d’une faculté. D’après cette définition, l’on conçoit qu’aucun exercice de faculté n’est possible sans organe, mais que l’organe peut exister sans que la faculté à laquelle il est affecté soit mise en exercice.
Le professeur Ackermann veut absolument que l’on ne puisse pas se dispenser de faire des choses pour lesquelles on a reçu des conditions matérielles ou des organes. Il ne s’aperçoit pas qu’il est en contradiction avec lui-même. Suivant lui, le limaçon dans l’oreille est l’organe de la musique ; suivant lui encore, les couches optiques et les sens bien organisés sont l’organe des arts imitatifs. Il veut de même que l’organe de la peinture soit un œil exercé. Or s’il est vrai qu’aucun organe ne puisse exister sans se manifester et sans s’exercer, il faut donc que chaque homme et chaque animal qui ont le limaçon dans l’oreille, fassent de la musique ; que tout homme et tout animal qui ont des couches optiques et des sens bien organisés, soient habiles dans les arts imitatifs, et que chaque homme et chaque animal qui ont un œil exercé, fassent constamment de la peinture. Je ne ferai pas remarquer combien il est singulier d’entre dire qu’on peut acquérir un organe, à ceux qui prétendent connaître à fond les véritables principes de la physique de l’organisme.

Objection.

« §. 77. Lorsque l’organe s’atrophie, la faculté ou l’aptitude qui a existé par cet organe cesse aussitôt. C’est ce que l’expérience nous apprend. Un musicien de la première force, s’il ne cultive plus la musique, perd la faculté de percevoir et de rendre les tons ; le peintre perd son talent, lorsqu’il ne l’exerce plus. C’est ce qui a lieu pour tous les organes du corps animal. Les muscles de quiconque a été obligé, par maladie, de rester longtemps étendu sur son lit, s’atrophient, et la faculté de se mouvoir diminue dans la même proportion. L’œil s’atrophie dans l’obscurité de la prison, et la faculté de voir s’altère proportionnellement : que faut-il de plus pour prouver que, sans manifestation de la faculté, aucun organe ne naît ni n’existe, et que la diminution et la cessation d’activité amènent le dépérissement et la disparition totale de l’organe ? »

Réponse.

J’ai plusieurs fois réitéré ma profession de foi : c’est que le défaut d’exercice peut retarder l’activité et le développement d’un organe. C’est sur cela que je fonde le conseil d’entraver chez les enfants, autant qu’il est possible, l’exercice des organes qui peuvent devenir dangereux ; d’empêcher par là la facilité d’agir qui en serait la suite, et de favoriser, au contraire, l’action des organes dont la tendance est avantageuse ; mais je n’ai jamais inféré de là que, sans manifestation de la faculté, aucune organe ne puisse naître ni exister. Les hommes et les animaux apportent, en venant au monde, tous les organes des fonctions des sens, et même les organes intérieurs qu’Ackermann suppose, tels que l’organe de la volonté, de la comparaison, de l’abstraction. Il lui sera difficile de révoquer en doute que nous naissons avec les yeux et leurs nerfs, avec la langue, le nez, les oreilles, les mains, et avec les nerfs de toutes ces parties, avec le grand ganglion cérébral appelé jusqu’ici couches optiques, enfin avec les deux hémisphères du cerveau. Ces parties sont donc nées et existent avant tout exercice, avant toute manifestation de faculté, et quoique tant d’animaux restent sourds et aveugles pendant quelques jours, et que les enfants nouveaux-nés ne puissent encore ni comparer, ni abstraire, toutes leurs parties tendent cependant peu à peu à leur perfectionnement, et deviennent successivement capables d’exercer leurs fonctions. On ne sait, au reste, comment répondre à la métaphysique du professeur Ackermann. Il s’ensuivrait, en prenant ses opinions à la lettre, que l’atrophie même des organes est impossible ; car s’il est vrai, comme il le répète si souvent, que l’existence de l’organe ne coïncide nécessairement avec la manifestation de la faculté, il doit en résulter que les organes, tant qu’ils ne sont pas détruits violemment par la mort, s’exercent continûment, et conservent par là leur existence et leur intégrité.

Objection.

« §. 78. La belle hypothèse par laquelle le docteur Gall croit, dans l’exposition de sa doctrine, avoir assuré la liberté de l’homme, s’écroule ; car aussitôt qu’il montre un organe du vol, l’être chez qui il l’observe doit être un voleur ; et un assassin n’a pas seulement l’organe du meurtre, mais aussi quiconque a sur son crâne l’organe du meurtre, est un assassin. S’il dit que l’on peut avoir l’organe du meurtre sans être un assassin, je nie cette proposition, parce qu’aucun organe ne peut exister sans que la faculté ne se manifeste ; s’il objecte que la manifestation de la faculté peut-être arrêtée par d’autres organes et d’autres actions, je dis que, dans ce cas, l’organe doit aussi s’atrophier, et que par conséquent l’organe du meurtre doit manquer chez celui qui de fait n’est pas assassin. »
« §. 79. Il faut convenir que l’idée d’admettre des organes sans la présence des facultés qu’ils doivent représenter, est un excellent subterfuge pour échapper et pour répondre à tous les reproches et à toutes les objections que l’on peut faire à l’organologie. Car si quelqu’un dont on examinera le crâne, a l’organe du vol et n’est cependant point un voleur, on dira que l’organe indique seulement la disposition, et que l’homme, en ne voulant pas voler, prouve qu’il a eu une bonne éducation qui lui a donné le moyen de résister à un penchant violent. Si un coquin fieffé n’a pas l’organe du vol, on se tirera de même très bien d’affaire, en démontrant que le respect pour la propriété d’autrui a été tant soit peu mis de côté par l’action prépondérante des autres organes, mais que l’on ne peut imputer cet acte à l’organe du vol qui manque entièrement. »
« §.80. M. Le docteur Gall a un vaste champ ouvert devant lui ; il peut le parcourir avec les gens à vue courte, et mettre leurs objections à l’écart avec une extrême facilité. Mais il est enchaîné en présence du véritable observateur de la nature, auquel il ne ressemble que par le masque. Il faut qu’il avoue que, s’il y avait des organes tels que ceux qu’il imagine, ces organes ne pourraient exister sans manifestation de facultés ; et que quiconque a l’organe du meurtre, doit être un assassin, de même que quiconque n’a jamais assassiné, ne peut avoir cet organe. Il faut qu’il avoue qu’une doctrine semblable, si elle pouvait subsister, anéantirait la liberté de l’homme, et qu’alors la société humaine ne serait gouvernée que d’après les lois d’une aveugle nécessité, et non d’après celles de la raison. Mais heureusement la doctrine des organes du docteur Gall ne vaut pas mieux que sa logique et que ses observations de la nature prise en masse. Il est évident qu’il n’y a, et qu’il ne peut y avoir d’organes pareils à ceux qu’a inventés le docteur Gall. »

Réponse.

J’ai réuni ces trois paragraphes, pour les comprendre dans une même réponse. Pourquoi mes adversaires, quand ils prétendent que j’enseigne l’irrésistibilité des actions, parlent-ils toujours du penchant au vol et du penchant au meurtre ? Ils savent d’abord que, par l’expression de penchant au meurtre, je n’entends nullement un organe qui porte immédiatement à l’homicide, mais simplement le penchant naturel de tuer d’autres animaux, penchant qui appartient à tout animal carnivore, et par conséquent à l’homme ; ils savent que ce n’est que la dégénération et l’abus de ce penchant qui conduisent à l’homicide ; ils savent aussi que nous admettons des organes de la bonté, ainsi que des sentiments moraux et religieux ; pourquoi ne disent-ils donc pas que les hommes font de même irrésistiblement des actions bonnes, morales et religieuses ?
Le professeur Ackermann ne peut admettre ce que j’ai toujours professé publiquement, et ce que je viens d’établir dans ce traité sur le libre usage des qualités innées, parce qu’alors toutes ses objections se réduiraient à rien. Je vais en conséquence lui prouver, par des arguments tirés de ses propres principes de physiologie, la vérité de ce que j’ai avancé plus haut. Quoique la volonté n’ait aucune influence immédiate sur la vie végétative ou automatique, ainsi que sur les organes de cette vie, tels que le cœur, le foie, les reins, le professeur Ackermann reconnaît pourtant, avec tous les physiologistes, que la vie animale et l’action de ses organes, dans l’état de santé, sont presque entièrement soumises à la volonté. Or comme il est établit qu’il existe un organe de la volonté dans le cerveau, il en résulterait, d’après son propre aveu, non seulement que les actions de tous les organes de la vie animale devraient avoir lie nécessairement et toujours, mais aussi que, par une singulière contradiction, la volonté et l’irrésistibilité subsisteraient ensemble !
Le professeur Ackermann répétant toujours ces mêmes objections, je suis obligé de m’en tenir aussi aux mêmes réponses. Tous ses arguments n’ont d’autre base que cette fausse définition : l’organe est la représentation réelle de la faculté. Si l’organe et la manifestation était la même chose, et que leur coexistence fût nécessaire, tous les organes des animaux et de l’homme, tant ceux de la vie automatique que ceux de la vie animale, devraient constamment et simultanément être en action, ou bien un instant de défaut d’action les ferait disparaître. Où voit-on quelque chose de semblable dans la nature ? Un muscle disparaît-il parce qu’il est inactif ? Ackermann répond à cela qu’un muscle qui se meut est tout autre que celui qui reste en repos. Il résulterait de ce raisonnement que le même pied, suivant qu’il marche ou qu’il reste immobile, serait un tout autre pied.
Argumentons encore des autres aveux que fait Ackermann. Il admet le cerveau comme l’organe de l’âme en général ; il établit, pour cela, quelques organes particuliers dans le cerveau pour la comparaison, le jugement et la volonté ; il regarde la combinaison des parties solides et liquides, les plexus nerveux, et les ganglions de la poitrine et du bas-ventre, comme étant les organes des affections et des passions. Or si les objections qu’il me fait, avaient quelque fondement, ces objections ne seraient-elles pas communes à son système comme au mien ? Ne s’ensuivrait-il pas, de ses propres aveux, que l’homme devrait sans cesse comparer et juger, vouloir sans cesse le bien, le mal, le vrai, le faux, être sans cesse en proie à toutes les affections et à toutes les passions ; et que quand dans le sommeil, dans l’évanouissement, dans la mort apparente ces organes sont inactifs, tous disparaîtraient incessamment ?
Les idées qu’Ackermann se fait d’un organe, sont si contraires au bon sens, qu’il n’a pas pu s’astreindre à tenir invariablement le même langage. Il dit expressément dans son paragraphe 77 : « L’organe et la manifestation de la faculté qui lui appartient, sont la même chose ; sans exercice, aucun organe ne peut naître ni subsister ; la cessation d’action d’un organe entraîne sa diminution, et enfin sa disparition. » Il dit encore dans le paragraphe 78, qu’aucun organe ne peut subsister sans manifester sa faculté ; que l’homme qui a l’organe du meurtre doit être un meurtrier, de même que celui qui n’a jamais tué ne peut avoir cet organe. Or, ce que je vais citer est en contradiction évidente avec ce qui précède. Le professeur Ackermann dit, dans son paragraphe 73 : « la manifestation des facultés dépend, seulement en grande partie, des organes parfaitement développés ; quand la manifestation des facultés n’a pas lieu pendant longtemps, les organes ou les dispositions doivent diminuer successivement, et enfin disparaître entièrement. » Il admet donc ici que la naissance des organes, leur existence et leur perfectionnement sont antérieurs à la manifestation de leurs facultés. Il ne regarde donc pas l’organe et la manifestation de la faculté comme étant une même chose. Ce n’est plus des seuls organes qu’il fait dépendre les facultés, il les en fait seulement dépendre en grande partie ; et pour que l’action puisse s’effectuer, il admet encore d’autres conditions. Enfin il avoue que les organes ne diminuent successivement que quand ils ont été longtemps inactifs.
Ackermann ne se contente pas de confondre à chaque moment la disparition totale des organes avec leur diminution ; il regarde encore de simples altérations et des maladies d’organes, tels que l’endurcissement et la paralysie, comme étant la même chose que l’anéantissement complet d’un organe, et prend l’effet pour la cause ; car dans ces cas la cessation des fonctions est une suite, et non la cause d’une maladie.
Enfin, tous les faits assignés par Ackermann sont faux. Sans exercice, dit-il, aucun organe ne pourrait naître ni subsister, quoique peu auparavant il ait dit qu’ils naissent et subsistent longtemps sans exercice. Tous les animaux et tous les enfants ne naissent-ils pas avec plusieurs organes et avec des sens, quoiqu’ils n’aient pu les exercer dans le sein de la mère ? Dans toutes les périodes de la vie, les organes se perfectionnent avant qu’ils puissent remplir leurs fonctions ou s’exercer. Ils existent donc très bien sans aucun exercice, ou sans remplir aucun des fonctions qui leur sont propres. Les muscles de l’oreille extérieure se trouvent encore chez tous les hommes, quoique depuis la création de l’homme ils ne se soient jamais exercés que dans un petit nombre d’individus. C’est ordinairement, par hasard et après avoir vécu trente à quarante ans sans user de cette faculté ; que l’on apprend que l’on peut mouvoir les muscles de l’oreille extérieure, ou la peau du sommet de la tête. Ainsi, il n’y a qu’erreur et contradiction dans toutes les objections du professeur Ackermann et de ses partisans, Moreau de la Sarthe, M. Tupper, etc., etc., etc. »

Source iconographique : Ce portrait de Gall a été réalisé de son vivant, au début du 19e siècle. Il est extrait des collections historiques de la Bibliothèque médicale de Upstate University (voir la page originale)

La méthode de la phrénologie

f-j-gall

La phrénologie possède et revendique une méthode. On la trouvera ici exposée par François-Joseph Gall. Elle tient en cinq « moyens » qui nous montrent que la phrénologie n’était pas seulement, et peut-être pas du tout, une science purement spéculative. On s’étonnera peut-être que Gall ne considère pas que l’anatomie puisse être un moyen fiable de découvrir les fonctions du cerveau. C’est que la dissection est une action grossière, totalement inadaptée à la complexité du système nerveux. Il vaut donc mieux procéder par induction et observation psychologique. C’est là le premier moyen. Mais Gall ne propose pas de pratiquer l’introspection chère à tant de ses contemporains. Sa méthode consiste ici à observer les autres en recherchant leurs traits distinctifs, leur singularité. Il cherche ainsi sur la forme de la tête d’un individu le siège d’un talent exprimé par le langage ordinaire. « Jamais je n’ai entendu parler autrement d’un homme à grand talent, d’un homme d’un caractère prononcé, qu’à-peu-près dans ces termes : c’est un musicien-né, un poète-né ; il a un talent inné pour les mathématiques ; il a la passion de bâtir, de voyager, il est très porté sur les femmes ; il a une ambition insatiable ; il est d’une fierté révoltante ; c’est un entêté, etc. » (F.-J. Gall, Sur les fonctions du cerveau…, 1822, vol. 1, p. 174). Le second moyen consiste à faire la « contre-épreuve » de cette première induction, en tâtant le crâne d’un individu ne possédant pas cette faculté : « L’on trouve bien plus fréquemment des sujets qui prêtent à la contre-épreuve qu’à la preuve positive, sinon par le développement presque nul des organes, du moins par leur développement peu considérable ; car les têtes médiocres sont aussi fréquentes que le génie est rares ; d’ailleurs, de quelque nombreux talents qu’un homme soit doué, il est toujours faible sous plusieurs rapports ; et un tel sujet peut être utile tantôt pour la preuve positive, tantôt pour la contre-épreuve. » (ibid., vol. 1, . p. 179). Les trois moyens suivants sont décrits plus longuement ci-dessous. Gall ne manque pas de finesse psychologique pour l’observation de ses sujets (troisième moyen : conformation particulière de la tête d’un individu) et il allie cette finesse à la nécessité de pouvoir faire des comparaisons fiables (quatrième moyen : collection de têtes moulées) et de récolter l’ultime pièce permettant d’éprouver son système (cinquième moyen : collection de crânes d’hommes). C’est bien parce qu’il s’est paré lui-même d’une méthode d’observation rigoureuse que l’expérience phrénologique peut encore être source d’étonnement à deux siècles de distance : comment les médecins ont-ils pu croire si longtemps en cette théorie ? Ne suffisait-il pas effectivement d’observer et de comparer pour s’apercevoir que le système était faux ? C’est là un mystère que je n’ai pas résolu. En tout cas, je n’ai rien trouvé dans les archives qui puisse attester d’une imposture ou d’une machination collective. On peut donc se tromper en toute bonne foi, même avec une bonne méthode d’observation. Et ce qui vaut pour le passé vaut peut-être pour le présent.

Les extraits qui suivent sont tirés de la seconde édition de l’œuvre principale de François-Joseph Gall (1758-1828) Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, avec des observations sur la possibilité de reconnaître les instincts, les penchans, les talens, ou les dispositions morales et intellectuelles des hommes et des animaux, par la configuration de leur cerveau et de leur tête, Paris, Boucher, 1822-1825, 6 vols.

Des moyens pour découvrir les fonctions des diverses parties du cerveau, ou de déterminer les qualités et les facultés fondamentales et le siège de leurs organes.

De l’Anatomie considérée comme moyen de découvrir les fonctions des diverses parties du cerveau.

Je traiterai ici de l’anatomie du cerveau sous quatre points de vue différents ; de l’anatomie du cerveau comme simple dissection ou examen de la conformation du cerveau ; de l’anatomie physiologique et pathologique du cerveau ; et de l’anatomie comparée du cerveau. La première a dû nécessairement être aussi stérile sous le rapport de la découverte des fonctions cérébrales, que les trois autres auraient pu devenir fécondes. Mais jusqu’à présent la physiologie du cerveau n’a reçu aucun avantage de l’anatomie, sous quelque rapport que ce soit, par la seule raison qu’on n’avait pas encore la moindre idée de la nature des fonctions du cerveau, c’est-à-dire, pas la moindre idée des qualités et des facultés fondamentales auxquelles les diverses parties du cerveau sont affectées.
De la simple dissection du cerveau comme moyen de déterminer les forces fondamentales, morales et intellectuelles, et de découvrir le siège de leurs organes.
Il n’est que peu de cas où la structure des parties, par exemple celle des os, des ligaments, fasse entrevoir à l’anatomiste les fonctions qui en dépendent ; et quand cela arrive, ses idées ne sont jamais que conjecturales. Avant d’avoir vu le mouvement produit par les muscles, leur forme ne vous faisait point deviner leur irritabilité, ni leur contractibilité ; la dissection de l’estomac, du foie, des reins, n’a pas appris les fonctions de ces viscères. A quoi vous conduirait la connaissance de la structure de l’œil et de l’oreille, si l’expérience ne nous avait pas fait connaître leur usage ? La perspicacité la plus profonde eut-elle jamais attribué l’odorat à la membrane pituitaire des narines, et le goût aux papilles nerveuses de la langue, puisqu’aujourd’hui même les anatomistes se disputent encore le nerf auquel il faut rattacher la faculté gustative ? L’on a, pendant des siècles, confondu les tendons et les ligaments avec les nerfs ; et l’organisation du cœur a si peu conduit les anatomistes à la connaissance de ses fonctions, que jusqu’à Harvey, les artères ont été considérées comme des tubes conducteurs de l’air.
Il était encore infiniment plus difficile de découvrir les fonctions des parties cérébrales par leur simple dissection. Il n’y a dans le cerveau ni muscles, ni leviers à mouvoir ; il n’y a point de canaux excréteurs, point d’appareils extérieurs, point d’extension, point de relâchement, point d’ébranlement ou d’oscillation des fibres, point de réfraction de rayons lumineux, point de vibration d’air, point de liquide en mouvement. Les fonctions des nerfs et du cerveau diffèrent essentiellement de toute autre fonction de parties organisées ; elles sont d’une nature propre, sous-traite à jamais à nos sens et à notre imagination. Quoique très variées et très différentes entre elles, à peine pourrait-on concevoir la possibilité de quelque différence dans la structure intime de ces fibres innombrables, et par conséquent celle d’une différence dans leurs fonctions, si l’on ne réfléchissait pas que des milliards de fibres, entre lesquelles on ne remarque aucune différence, dans les animaux et dans les végétaux, ont néanmoins entre elles une différence évidemment prouvée par la diversité de leurs effets. Dans quelque région que l’on examine les deux substances qui constituent le cerveau, à peine peut-on apercevoir une différence entre elles, soit pour la structure, soit pour la composition chimique. Les fibrilles nerveuses sont, il est vrai, tantôt plus ou moins fermes, tantôt plus ou moins longues ; elles se dirigent tantôt dans un sens, et tantôt dans un autre ; les circonvolutions des hémisphères sont plus étroites, plus larges, contournées, serpentées, etc. Quelle induction l’anatomiste tirerait-il de tout cela ?
Il est donc démontré que la connaissance des parties et de leur forme, de leur direction, de leur couleur, etc., ne conduit jamais à la connaissance de leurs fonctions. Presque toujours la connaissance des fonctions a précédé celle des parties. Il n’a pas fallu connaître la structure de l’œil, ni toute la manière d’être du nerf optique, pour savoir que c’était là l’organe de la vue. On a même été longtemps sans croire les nerfs nécessaires aux fonctions des sens, parce que l’on croyait que les vaisseaux sanguins portaient les impressions jusqu’au cœur, siège présumé de l’âme.
C’est aussi sans le secours d’aucune direction anatomique que j’ai fait toutes mes découvertes physiologiques ; et ces découvertes auraient pu subsister pendant des siècles, sans qu’on en saisît la concordance avec l’organisation du cerveau. » (vol. 1, p. 140-144)
[…]

Exposition des moyens les plus propres pour déterminer les qualités et les facultés fondamentales et le siège de leurs organes.

A peine avais-je obtenu quelques indices d’autres forces morales et intellectuelles fondamentales que celles professées par les philosophes, que j’ai senti le besoin de diriger d’abord toutes mes recherches vers la découverte et la détermination des instincts, des penchants, des talents déterminés, étant convaincu que ce n’est que pour ceux-là qu’il existe des organes, et qu’on en peut déterminer le siège.
Je ne cessais pas de dire à mes amis : indiquez-moi les forces fondamentales de l’âme, et je trouverai l’organe et le siège de chacune. J’ai trouvé bien plus de difficulté à résoudre le premier problème que le second, quoique pourtant pour celui-ci, j’aie rencontré, à l’égard de certaines qualités et facultés, assurément fondamentales, des obstacles que, jusqu’à ce moment-ci, je ne suis pas parvenu à écarter. Mais quant aux forces primitives, fondamentales, radicales, je connais encore l’organe de plusieurs modes de manifestations de l’âme, sans qu’il me soit possible de les ramener à leur force fondamentale. Il existe aussi des qualités et des facultés dont je ne suis pas encore en état de dire, si ce sont des forces fondamentales propres (sui generis), ou bien s’il faut les considérer comme de simples modifications de certaines qualités ou facultés primitives, ou bien comme un résultat mixte de l’influence simultanée de plusieurs forces fondamentales.
L’essentiel est toujours d’être à la recherche de ces forces indépendantes, car ce n’est que pour elles qu’il existe un organe dans le cerveau. Mais où puiser ces connaissances ? Partout où je m’adressai, je reçus la réponse banale : « Qu’avez-vous besoin de chercher d’autres facultés de l’âme que l’intelligence et la volonté ? L’homme est architecte, mathématicien, poète, uniquement parce qu’il a appliqué son entendement à l’architecture, aux mathématiques, à la poésie ; il se livre à l’amour, il prend soin de ses enfants, il vole, il est ambitieux, parce que telle est sa volonté. » J’avais beau demander pourquoi un tel s’était appliqué de préférence à l’architecture qu’à toute autre chose ; pourquoi un autre trouvait la satisfaction de ses vœux dans le vol, dans les places d’honneur ?
Afin d’infirmer cet appel si peu satisfaisant à la volonté et à l’entendement, je leur citais la taupe, le lapin de garenne, la fourmi, qui établissent avec une prévoyance étonnante leurs galeries souterraines ; je leur citais le castor, l’abeille, la penduline, qui construisent leurs cabanes, leurs rayons, leurs nids, avec un art inimitable ; je leur citais la caille, le coucou, la cigogne et l’hirondelle, qui, après une longue absence, reviennent chacun à leur ancienne habitation ; je leur citais la meurtrière belette, le rusé renard, le téméraire sanglier, le chant du rossignol et du moqueur imitateur. Mais encore mes oreilles ne retentissaient que du refrain des philosophes, de l’instinct ; et l’on croyait avoir épuisé tous les moyens pour expliquer ces phénomènes

[A noter : Si la théorie de l’instinct a ses partisans, elle a fait l’objet de vives critiques en France dans le courant de réflexion que l’on a dénommé après coup « sensualiste ». A l’époque même de Gall, Dupont de Nemours publie des textes d’histoire naturelle qui vont à l’encontre de la thèse de l’instinct, en privilégiant l’apprentissage. Cf. Laurent Loty, « « Métaphysique et science de la nature : Dupont de Nemours contre la théorie de l’instinct » in C. Blanckaert, J.-L. Fischer, R. Rey (eds.), Nature, Histoire, Société. Essais en hommage à Jacques Roger, Paris, Klincksieck, 1995, p. 327-340.].

Quel parti prendre dans cette incertitude ? Je regardai donc comme très précaire tout ce que l’on croyait savoir jusque-là, concernant la partie morale et intellectuelle de l’homme, parce que les idées reçues me mettaient de toutes parts en contradiction avec la nature. Je fis ce que j’engage mes adversaires à faire, je me livrai tout entier à l’observation, attendant avec patience et avec résignation les résultats qu’elle me fournirait. Je me suis borné à recueillir des faits, et à noter les circonstances dans lesquelles je les ai observés. Je me suis bien gardé de vouloir expliquer les observations, de crainte de laisser surprendre mon jugement plutôt par la sagacité de mon esprit, que de m’instruire par l’image fidèle de la nature.
Les faits sur lesquels je fonde mes assertions sont la plupart de nature à pouvoir être répété et multipliés à volonté par chacun de mes lecteurs. Je n’ai pas voulu chercher dans un autre hémisphère ce que nous trouvons dans nos propres foyers. Le canard et le taureau sont organisés d’après les mêmes lois que le flamant et la girafe. Si l’on examinait avec la même attention les crânes des Allemands, des Français, des Russes, des Italiens, etc., avec laquelle on scrute dans les plus minutieuses circonstances dans les crânes des Caraïbes, des Bêcherais, des Hottentots, des Tongouses, etc., on aurait moins de peine à multiplier les observations, et outre qu’elles acquerraient une valeur plus durable, elles conduiraient aussi à des résultats plus utiles.
Les faits nombreux que je cite à l’appui de chaque force fondamentale et du siège de son organe, prouve combien je suis pénétré de la nécessité de multiplier les expériences. » (vol. 1, p. 166-170).
[…]

Troisième moyen pris dans une conformation particulière de la tête d’un individu.

Lorsque je découvrais à la tête d’une personne, une protubérance produite par le développement d’une partie du cerveau, je tâchais d’apprendre sous quel rapport cet individu était doué de quelque qualité ou de quelque faculté éminente. Mais, pour faire une pareille enquête avec succès, il faut beaucoup de prudence et d’habitude ; car nos amis et nos ennemis jugent tout différemment de nos qualités et de nos talents. Il y a des cas aussi où un talent ou une disposition dont nous sommes doués à un très haut degré, n’a trouvé aucune occasion de se manifester. Plus souvent encore, et cela arrive surtout chez les gens du peuple, un individu a donné les preuves les moins équivoques de telle faculté ou de tel penchant, sans qu’il ait remarqué le moins du monde qu’il existe une différence entre lui et les autres individus de sa classe, jusqu’à ce qu’enfin le hasard l’y rende attentif.
Je me sers dans la société de plusieurs expédients, pour apprendre à connaître les talents et les inclinations des personnes. J’engage, par exemple, la conversation sur des sujets divers. Nous laissons tomber d’ordinaire dans la conversation, tout ce qui n’a que peu ou point de rapport avec nos facultés ou nos penchants. Mais lorsque l’interlocuteur touche l’un de ses sujets favoris, nous y prenons un vif intérêt : où est celui qui n’aime à déployer toute l’activité de son esprit, lorsqu’il se trouve placé dans sa sphère ?
Les occupations dont nous faisons notre état, ne prouvent rien d’ordinaire, ni pour nos facultés, ni pour nos penchants dominants. Les souverains, les pères font de généraux, des magistrats, des avocats, des médecins, des architectes, des peintres, etc. Mais les occupations auxquelles nous nous livrons pour nous récréer, sont presque toujours conformes à nos talents et à nos goûts.
Lorsqu’un individu s’est livré à une partie en dépit de tous les obstacles, et y a acquis une certaine force, il est certain qu’il a suivi sa vocation, c’est-à-dire qu’il a obéi à l’impulsion de ses facultés et de ses penchants innés.
Voulez-vous épier le caractère d’une personne, sans courir le risque de vous tromper, fut-elle même prévenue et sur ses gardes ? Faites-la causer sur son enfance et sa première jeunesse ; faites-lui raconter ses tours d’écolier, sa conduite envers ses parents, ses frères et sœurs, ses camarades, ses délations, l’émulation dont elle était animée ; faites-lui faire l’histoire de ses liaisons d’amitié avec certains enfants, et de l’inimitié qu’elle ressentait pour d’autres ; questionnez-la sur ses jeux, etc. Rarement on croit qu’il vaille la peine de dissimuler à cet égard ; l’on ne se doute pas que l’on à faire à un homme qui sait parfaitement que le fond du caractère reste le même ; que les objets seuls qui nous intéressent changent avec l’âge et les relations sociales. Lorsqu’en outre je vois encore ce qu’une personne apprécie ou méprise, blâme, loue ou excuse ; quels événements l’intéressent ; quelle société elle recherche ; si je la vois agir, surtout dans des cas où il y a conflit d’intérêt ; si elle est auteur, et que je lise son livre, etc., etc., l’homme tout entier est dévoilé à mes yeux.
Lorsqu’une fois j’ai découvert la faculté ou le penchant dominant, je fais usage encore des deux premiers moyens. Je parcours aussi les familles, les écoles, les hospices pour les orphelins, les enfants trouvés, les aliénés, les maisons de correction ; et je m’attache partout aux sujets qui se distinguent par quelque penchant inné ou par une conformation particulière de la tête ; je les compare tous entre eux, toujours dans le but de recueillir des faits nouveaux et des preuves à l’appui de la réalité d’une qualité ou d’une faculté fondamentale et du siège de son organe.

Quatrième moyen : Collection de têtes moulées en plâtre.

On n’est pas dans tous les moments, également bien disposé pour découvrir ce qu’une tête a de caractéristique ; l’on n’a pas non plus à sa disposition des personnes vivantes toutes les fois que l’on voudrait renouveler ses recherches, ou éclaircir ses doutes. Souvent il est impossible de rassembler plusieurs individus doués à un haut degré de la même faculté, afin de les comparer entre eux. Ces difficultés me déterminèrent à faire une collection considérable de plâtres. Toutes les fois que je faisais la connaissance d’une personne qui possédait à un degré éminent une qualité ou une faculté quelconque, je moulais sa tête. Pour en avoir la forme tout entière, je rasais les cheveux, à quoi plusieurs individus se prêtèrent de bonne grâce, ou bien je rendais les contours extérieurs de la tête, en les mesurant et en les palpant. En peu d’années, je formai ainsi une collection de quatre cents plâtres d’homme de tous les états et de toutes les classes, depuis le mendiant jusqu’au prince, de sourds-muets, d’idiots, d’enfants de tout âge, de garçons, de filles, de femmes, etc. Je mis à contribution pour cet objet, les écoles, les maisons de correction, les hospices pour les aliénés, etc. Je possédais donc des plâtres de sujets dont j’avais été à même d’observer les qualités et les facultés ; dans le nombre, il s’en trouvait de personnes sans la moindre éducation, et de personnes élevées avec le plus grand soin.
Je plaçais les uns à côté des autres, tous les plâtres d’individus dans lesquels j’avais observé une qualité ou une faculté marquante. Si le signe extérieur m’en était déjà connu, j’observais avec soin s’il existait dans toutes ces têtes. Lorsque j’avais encore à chercher l’organe, le problème était, sans contredit, bien plus difficile ; dans ce cas, je me dirigeais d’après les principes suivants : Des têtes qui coïncident sous le rapport d’une qualité ou d’une faculté marquante, doivent coïncider aussi par la forme du crâne, dans un certain endroit ; en conséquence, je parcourais toutes les régions de mes têtes, je les comparais toutes ; et dès que j’apercevais une différence marquée de la forme dans la même région, j’abandonnais cette région. Il faut avoir observé soi-même, pour savoir combien de fois il est nécessaire de reprendre ces recherches, afin de parvenir à trouver ce qu’il y a de commun dans toutes ces têtes. Souvent je laissais sur ma table, pendant des mois entiers, dix et jusqu’à vingt de mes plâtres ; je les examinais journellement dans différents moments, et dans les dispositions d’esprit les plus différentes, jusqu’à ce qu’enfin je fusse frappé, et quelquefois au moment où je m’y attendais le moins, de la protubérance commune à tous. Il est très naturel qu’il en soit ainsi : aujourd’hui, on élimine tel prétendu caractère que l’on vent de reconnaître pour faux, et demain tel autre. Ainsi, l’on se dit de jour en jour : ce n’est point ceci, ce n’est point cela, ce n’est pas ceci encore ; et lorsqu’enfin tous les caractères reconnus faux ont été mis de côté, le véritable se présente de lui-même.
Lorsque de cette manière l’on a découvert dans dix ou vingt têtes, un caractère commun, on recourt avec une nouvelle ardeur aux moyens indiqués ci-dessus. Ces plâtres de personnes vivantes sont d’un très grand secours. Par leur moyen, on se familiarise avec toutes les formes de têtes ; il m’est souvent arrivé d’y découvrir des proéminences qui certainement étaient formées par le cerveau, mais que jusque-là je n’avais jamais aperçues, et dans le moment même je commençais à les étudier pour découvrir leur signification.

Cinquième moyen : collection de crânes d’hommes.

Comme dans mes recherches je n’avais pas pour but la cranioscopie, mais la découverte des fonctions les plus intégrantes du cerveau, je devais m’attacher à connaître exactement aussi bien la forme que le siège de chaque organe : or, dans les têtes des sujets vivants, les muscles, la peau et les cheveux sont quelquefois tellement épais, qu’il devient très difficile de juger avec précision des protubérances du crâne. Quelques régions telles que la base, par exemple, ne sont pas susceptibles d’être ni vues, ni tâtées.
Cela me mit dans la nécessité de faire une collection de crânes ; mais comment m’en procurer ? C’est une entreprise par laquelle on révolte tout le monde. Supposé même que l’on puisse s’en procurer quelques-uns dans les hôpitaux, dans les hospices pour les aliénés, dans les maisons de correction, il sera bien rare, au moins, que l’on puisse avoir des renseignements exacts sur la biographie des sujets ; et combien rarement ne trouve t-on pas des médecins assez complaisants pour favoriser activement un genre de recherches auquel la plupart d’entre eux n’attachent aucun prix ? Avec de la persévérance, et grâces aux facilités que me procura un ministre éclairé, je parvins cependant à former une collection de crânes d’hommes très remarquables. Plusieurs personnes dont j’avais moulé la tête, moururent ; je comparai leur crâne avec le plâtre moulé sur la tête vivante , et je rectifiais mes idées sur la place et la forme des organes, tant dans le cerveau que dans le crâne. En même temps, j’observai quelle différence a lieu dans la forme des organes du sujet vivant au sujet mort. Cette collection fut enfin l’occasion de recherches nombreuses que je fis sur les cerveaux des idiots, des personnes en démence et des maniaques, enfin des sujets attaqués de maladies mentales de toute espèce, recherches qui me conduisirent à faire des découvertes inappréciables sur ce genre de maladies. C’est ainsi que ma collection de crânes, qui n’est qu’un épouvantail aux yeux du vulgaire, devint la source des découvertes les plus utiles et les plus importantes.
Probablement que, de longtemps, aucun naturaliste ne rassemblera une collection aussi riche que la mienne ; car il y a peu d’espoir que les hommes parviennent jamais à vaincre les difficultés que rencontre une pareille entreprise. Mais ceci ne doit décourager personne ; une collection de plâtres, faite avec discernement, peut suffire. Que l’on rase les cheveux du cadavre, et que l’on verse du plâtre sur toute la tête, de manière à former un creux perdu de deux ou trois pièces, et l’on obtiendra le moule le plus exact. Beaucoup de familles se prêtent volontiers à cette opération, et cela d’autant plus, que c’est le moyen le plus infaillible de transmettre à la postérité un buste parfaitement ressemblant du défunt. Si nos ancêtres avaient moulé ainsi la tête de tant de grands hommes, quel trésor pour l’observateur philosophe ils nous eussent transmis ! Malheureusement jusqu’ici nous ne possédons que très peu de bustes fidèles. Lorsque l’artiste compose, il lui est permis d’obéir exclusivement aux règles de l’art ; mais lorsqu’il est chargé de transmettre à la postérité le portrait d’hommes qui ont vécu, il a l’obligation de copier servilement la nature : dans ce cas, vouloir idéaliser son modèle, c’est défigurer la nature. Mais malheureusement les artistes, au lieu de rendre hommage à la vérité, se laissent subjuguer encore par les règles imaginaires de l’art et par les prétendues lois du beau. Ils sont beaucoup trop fiers pour mouler les têtes, et pour exécuter simplement ce masque ; et cependant il est certain que tant qu’ils ne voudront pas se résoudre à ce parti, nous n’aurons que des imitations imparfaites ou fausses ; et deux bustes du même homme, sortis des mains de deux artistes différents, différeront toujours. Je vois même que les plus grands artistes, peintres, dessinateurs et sculpteurs, lorsqu’ils rencontrent des formes peu ordinaires, et qui leur paraissent choquantes, les regardent comme des défauts, comme des erreurs de la nature, et croient devoir alors modifier les proportions. Et cependant, d’ordinaire, ces formes insolites, et qui offensent l’œil, sont précisément l’expression du caractère moral et intellectuel ». (vol. 1, p. 180-189).

Source iconographique : Ce portrait de Gall a été réalisé de son vivant, au début du 19e siècle. Il est extrait des collections historiques de la Bibliothèque médicale de Upstate University (voir la page originale)

Première séance du cours public de F.-J. Gall à Paris (1808)

discours_gall

Ce texte est la reproduction du Discours d’ouverture lu par M. le docteur Gall à la première séance de son cours public sur la physiologie du cerveau, le 15 janvier 1808.

Il fut publié à Paris en 1808 chez Firmin Didot, Lefort, F. Schoell et les Marchands de nouveautés.

————————– * * * ————————–

Dans tous les temps, l’Histoire Naturelle de l’espèce humaine a été la science la plus intéressante pour l’homme, et a fixé les méditations des meilleurs esprits. Mais, tant que cette branche importante n’est pas à peu près complète, il ne paraît point possible de donner une direction sûre à l’éducation, ni une impulsion convenable aux différentes passions, pour en faire les instruments du bonheur particulier de l’individu et du bien général de la société ; il est également presque impossible de fixer les institutions de manière qu’elles ne soient pas plus ou moins en opposition avec les besoins naturels et la destination de l’homme.

On doit, par ces motifs, accorder quelque encouragement et quelque indulgence aux efforts de ceux qui appliquent leurs recherches à des études si intimement liées aux plus grands et aux plus chers intérêts de l’humanité.

L’observateur sévère et circonspect ne peut se dissimuler les difficultés et les obstacles qui se rencontrent et se multiplient à chaque pas dans cette route épineuse.

Une véritable psychologie des animaux, une connaissance complète et approfondie de toutes leurs parties et de leurs facultés offrent encore, dans le globe intellectuel, de véritables régions inconnues à découvrir, ou des terres incultes et stériles, qui ont besoin d’être exploitées par des mains habiles et laborieuses. Nous distinguons et nous distribuons les races, les espèces, les classes des animaux, d’après une étude encore imparfaite des différentes parties de leur organisation. Mais leurs différents instincts, leur industrie, leurs facultés intellectuelles, leurs penchants, leurs mœurs n’ont pas toujours éveillé et excité, loin d’avoir fixé notre attention.

Les animaux ont cependant, pour la plupart, des caractères constants, tranchants et prononcés, produits naturels de leur organisation, qui détermine les dispositions primitives et spéciales observées chez eux.

A peu de modifications près, les individus de la même espèce, dans les différentes générations des animaux, se ressemblent dans tous les lieux et dans tous les temps. Cette organisation semblable, et, pour ainsi dire, héréditaire, est le résultat de lois et de combinaisons beaucoup plus simples que celles qui appartiennent à l’homme, dont les animaux ne sont que des fragments imparfaits.

Si j’arrive maintenant à l’étude de l’homme lui-même, dont l’organisation est prodigieusement compliquée, et dont les variétés générales et individuelles sont infinies, je ne vois qu’un petit nombre de philosophes qui soient attachés à l’analyse de l’homme intellectuel. Mais ceux-ci ont trop souvent négligé les influences des causes physiques. En même temps, la plupart des philosophes et des métaphysiciens se sont égarés dans des abstractions et dans des théories qui les éloignaient de la nature. De leur côté, les physiologistes, décomposant l’organisation physique, et trop circonscrits dans leur sphère, n’ont pas su toujours s’élever jusqu’aux forces réelles du monde intellectuel, et à des considérations supérieures qui devaient à la fois descendre à la dernière analyse et remonter à la plus grande généralité. Le moraliste et le législateur, observant l’homme dans sa vie sociale, et sans remonter toujours aux premières sources des actions morales, se sont contentés d’en saisir et d’en modifier les causes accidentelles et secondaires.

A moins que les lumières de ces trois études différentes, psychologiques et physiques, philosophiques et morales, ne soient réunies et coordonnées pour se prêter un mutuel secours et pour se rapporter des causes communes et des effets analogues à une seule et même loi, elles n’offriront pas un ensemble complet, une véritable science de l’homme.

Cependant, il faut convenir qu’il n’y a d’autre moyen naturel d’arriver à la connaissance approfondie de l’homme individu et de l’espèce, que l’observation exacte des phénomènes qui s’offrent à nous par l’intermédiaire de ses formes organiques, ou de son organisation.

Abandonnons aux spéculations métaphysiques les recherches sur lesquelles nos sens n’ont aucune prise, et renfermons-nous dans le cercle des lois de l’organisation, dont l’ensemble, les détails et les modifications déterminent en grande partie, et modifient notre entendement et notre volonté. Tel est le domaine de la physiologie du cerveau, qui est la science dont je dois offrir les éléments, et qu’on peut appeler aussi la doctrine des qualités générales des animaux, et en particulier des qualités merveilleuses, par lesquelles notre espèce l’emporte sur tous les êtres vivants.

Mais, qu’il est difficile de remplir cette tâche, et combien cette science, même ainsi précisée, est encore à la fois étendue et compliquée !
Qui pourra comprendre et définir l’homme, bizarre assemblage des plus étranges contrastes, véritable chaos de contradictions, sorte d’énigme à beaucoup d’égards inextricable ? Quel fil saisir pour guider ses pas dans cet obscur et tortueux labyrinthe ? Comment se frayer un chemin pour arriver à une connaissance exacte, détaillée et complète de cet être en même temps si intelligent, et si borné, doué de raison et sujet à de si inconvenantes folies, si grand et si petit, si digne enfin d’admiration et de pitié, prodige étonnant de dignité et de bassesse, roi et atome dans cet univers où il rampe et où il règne ?

Dans les individus et dans les états, quelle singulière contradiction de maximes, adoptées comme règles, soit pour la vie publique, soit pour la vie privée ! Quelle mobilité, quelle variété de sentiments et de pensées ! L’homme méprise aujourd’hui ce qu’il adorait hier : là il s’abaisse jusqu’au culte d’un oignon ou d’un taureau ; ici son intelligence s’élève jusqu’à la conception d’un être indépendant et éternel : là sa religion lui interdit la mort d’un insecte ; ici elle lui commande, pour honorer le ciel, de sacrifier ses enfants : là il subit une mort généreuse pour son ennemi ; ici sa piété filiale le rend barbare au point d’immoler l’auteur de ses jours : là il se propose comme récompense éternelle et félicité suprême un séjour peuplé d’une infinité de femmes, belles et toujours jeunes ; ici, pour gagner le ciel, il trahit la nature et son impérieux besoin, et se voue à une continence absolue : là il saisit à peine les rapports des nombres ; ici son esprit audacieux, et bien affermi dans sa marche et dans ses calculs, mesure les espaces et la marche des mondes.

Indépendamment de ces différences générales, sous les rapports du développement intellectuel et moral, dans toutes les parties du globe, combien de différences particulières dans les individus isolés, et même dans un seul individu, considéré séparément ! Quelle distance de tel homme à lui-même dans un position calme ou passionnée, dans la jeunesse et dans l’âge mûr ou dans la vieillesse, dans l’état de santé ou de maladie, dans les langes de l’ignorance, ou dans le magnifique édifice des sciences et de la civilisation !

Comment débrouiller cet être toujours en contradiction avec lui-même ? Comment définir d’une manière fixe et précise la nature de l’homme, résultat compliqué de son moral et de son physique, de l’action et de la réaction de son organisation matérielle et de son intelligence ? Comment faire la part exacte de ces deux puissances, et leur assigner des limites dans leurs domaines respectifs ? Comment déterminer leurs droits réciproques et distincts, et les divers degrés d’influence qu’elles exercent l’une sur l’autre, alternativement et mutuellement, dans cette vie ? Comment saisir ces conditions matérielles du principe immatériel, qui se manifeste par son action, et semble se dérober à nos recherches : (image symbolique de l’auteur suprême des choses, dont on suppose qu’il peut être une émanation) ? Comment pénétrer des mystères couverts de voiles épais et de profondes ténèbres ? Comment enfin découvrir l’origine ou la source, le développement et la croissance, ou la marche de nos dispositions premières, de nos penchants, de nos talents, de nos sciences et de nos arts, de nos crimes et de nos vertus, de nos maladies morales et des modifications de notre être, variées à l’infini, depuis l’aliénation partielle, l’idiotisme complet le suicide, jusqu’au génie sublime de Bacon, de Newton, et de Voltaire ? Comment calculer les diverses influences de l’éducation, des peines et des récompenses, des climats, du sexe et de l’âge, de la nourriture, des gouvernements, des religions ? Comment démontrer, d’un côté, l’assujettissement de l’homme aux lois de la nature et le présenter, sous ce rapport, semblable aux animaux avec lesquels il a tant d’analogie et doit toujours être comparé ; comment, d’un autre côté, faire ressortir et mettre dans tout son jour sa dignité, sa supériorité, sa noble et immortelle destination, et lui assigner, en un mot, dans la création la véritable place que l’auteur des choses paraît avoir marquée ?

J’ai indiqué les trois parties qui doivent composer le véritable corps de la science de l’homme ; j’ai fait entrevoir à la fois les difficultés, les obstacles et aussi les objets nécessaires des recherches à cette belle et utile science. Je suis loin néanmoins de pouvoir satisfaire, à beaucoup près, cette curiosité insatiable de l’esprit humain pour tout ce qui tient à sa propre nature. Nos désirs sont vastes et infinis ; notre sphère est étroite et bornée. Je sens en moi les deux caractères de l’humanité, le besoin d’agrandir nos connaissances et notre être, la faiblesse et l’impuissance, qui sont les conditions de notre existence.

J’exposerai donc seulement les résultats de trente années de recherches, d’observations, d’expériences, toujours, autant que je l’ai pu, basées sur des faits et sur la nature. J’offrirai les produits de mes informations, mes opinions, et souvent mes simples doutes. Je les soumettrai à la fois aux amis de la science et de l’humanité ; et je m’estime heureux d’être arrivé à l’époque où je peux faire entendre ma voix dans une grande capitale, populeuse et éclairée, véritable centre de la civilisation et des lumières, qu’un grand souverain, doué lui-même d’un vaste génie, apprécie, protège et encourage, et où des savants distingués ont ouvert plusieurs routes nouvelles qui se rencontrent souvent avec celle que je me suis tracée, et d’où résultent un commerce et une communication plus faciles entre les sciences qui doivent aboutir à un seul et même but.

Qu’il me soit permis maintenant de dire encore quelques mots, dans cette introduction, sur les difficultés particulières qui dérivent de la nature de ma doctrine, à laquelle se rattachent tant de résultats nouveaux et hardis, qui même paraissent souvent hasardés aux yeux de ceux qui ne peuvent asseoir leur conviction sur les mêmes faits qui m’ont servi de bases, de points d’appui, et qui ont été les degrés successifs de l’échelle que j’ai parcourue. Quelques-uns de ces résultats seront d’abord en opposition avec les opinions et les habitudes reçues ; ils pourront effaroucher des hommes attachés aux anciennes doctrines dans l’anatomie, dans la physiologie et dans la philosophie. Mais, n’en a-t-il pas été de même de toutes les découvertes, de chacun des grands pas progressifs que les sciences ont faits dans la longue succession des siècles ?

Si on ajoute les mutilations faites à ma doctrine, souvent tronquée par ceux même qui ont l’intention de la présenter fidèlement ; les fausses interprétations que lui donnent l’inadvertance et la précipitation dans les jugements, l’ignorance, et, dans beaucoup de circonstances, l’hypocrisie et la mauvaise foi ; enfin, notre attachement naturel aux premières notions dont ont a bercé notre enfance et qui ont vieilli avec nous, la répugnance invincible de beaucoup d’hommes, même estimables et instruits, pour toutes espèces d’innovations dans la sphère des connaissances reçues, des opinions adoptées et régnantes, et dans le monde intellectuel : on concevra facilement pourquoi l’anatomie et la physiologie du cerveau, surtout avant d’être généralement répandues et vérifiées, éprouvent tant d’opposition, et pourquoi, les découvertes n’arrivant qu’après un long espace de temps à leur point de maturité, leur utilité est souvent ajournée et reculée dans un lointain avenir.

Sachons faire de ces obstacles mêmes des instruments de succès ; puisons dans cet esprit d’opposition la nécessité, précieuse et salutaire pour nous, d’appuyer de nouvelles vérités, que nous voulons développer et approfondir, sur des preuves d’autant plus nombreuses, concluantes et incontestables, que ces vérités sont plus importantes et disputées avec plus d’animosité. N’exigeons de nos adversaires, pour leur honneur et pour le succès de la science, que de la bonne foi, de la probité dans l’exposition des faits et des objections, de la pureté dans les intentions, dirigées vers l’amour du bien général et de la vérité.

Les résultats, loin d’être effrayants et de conduire à aucune conséquence dangereuse, comme nous aurons l’occasion et le soin de le démontrer jusqu’à l’évidence, nous rapprocheront insensiblement du but indiqué, de la science la plus difficile, la plus compliquée, la plus utile, celle de l’homme, qui nous concerne tous, et qui se lie à toutes les autres sciences et à tous les intérêts individuels et publics.

Crime et folie. Deux siècles d’enquête médicales et judiciaires

crimeetfolieFolie meurtrière, démence, obsessions, possessions, carnages, actes inhumains, monstres, prédateurs, psychopathe, pervers, perversité, récidive, peine de mort, traitement…
Autant de termes qui cernent la question de ce livre : Le crime est-il une folie ? Autrement dit, celui qui commet un meurtre perd-il le contrôle de lui-même ? Faut-il le mettre à l’asile ou en prison ? Et si le criminel est un malade, peut-on le guérir ? Comment détecter les criminels potentiels pour les empêcher de nuire ?
Ces questions se posent chaque fois que resurgit un tueur en série ou dans le débat actuel sur la pédophilie. Elles ne sont pas nouvelles : de la théorie de la « bosse du crime » à celle du chromosome du crime, en passant par Lombroso, selon lequel le criminel est un sauvage égaré dans notre civilisation, médecins et psychiatres ont proposé depuis deux siècles de nombreuses réponses, faisant du criminel un « objet de science ». Ce sont les grandes théories des criminologues qu’explique ce livre, en rappelant les débats qu’elles ont suscité, aussi bien du côté des législateurs et des magistrats que dans l’opinion publique.

Recension du professeur Jean-Louis Senon (parue dans Forensic, n°14, avril-mai-juin 2003, p. 47).
Marc Renneville, maître de conférences à l’université de Paris 8 et responsable du centre interdisciplinaire de recherche de l’école nationale d’administration pénitentiaire vient de sortir un superbe ouvrage chez Fayard : Crime et Folie. Deux siècles d’enquêtes médicales et judiciaires. Remarquable historien de l’histoire de la médecine comme de celle de la justice, Marc Renneville propose un ouvrage de plus de 500 pages qui va passionner tout autant les psychiatres et criminologues que spécialistes de l’histoire de la justice. Cet ouvrage démontre bien que les rapports entre psychiatrie et justice s’inscrivent dans l’histoire et ne font que se rejouer dans les débats actuels. Marc Renneville propose une première partie sur « les premiers symptômes, ceux qui vont dans le sens du pari de la guérison au criminel ». « Gouverner la déviance » comme connaître les criminels et aider les prisonniers sont reliés à l’essor de la phrénologie. Une deuxième partie est consacrée à la folie criminelle et la folie du crime. Le débat de la monomanie homicide est très central dans cette page de l’enjeu fondamental de l’histoire des rapports entre psychiatrie et justice. Une troisième partie est consacrée au « grand examen ». Marc Renneville partant de l’œuvre de Lombroso, explique bien que si la théorie du criminel a été critiquée par des médecins comme par des juristes, c’est parce qu’elle superpose le crime et la folie jusqu’à les confondre… Quelle actualité !… La quatrième partie de l’ouvrage s’ouvre sur une question posée en 1877 dans le bulletin de la Société générale des prisons : « Le criminel doit-il être traité comme un être inconscient ? » La crise de la répression de la première moitié du XXe siècle est bien posée dans un long chapitre sur une nouvelle politique criminelle. Ce chapitre s’ouvre sur les propos d’Abely de 1934 : « La notion de nocivité sociale se substitue à celle de responsabilité et de culpabilité ; la sentence thérapeutique remplace la peine ». Après une illustration sur la folie meurtrière à l’écran, Marc Renneville pose le problème du déclin de la folie criminelle et de l’essor de la folie du crime. Son épilogue est riche d’enseignement quand il rappelle que « les figures du fou et du criminel sont intimement liées à notre conception du lien social, aussi sont-elles toujours mobilisées lorsque le sens de la peine est discuté par les politiciens ». Une lecture indispensable, un livre-plaisir.

Comptes-rendus en ligne

Recension de Guy Grenier pour l’Association canadienne de justice pénale (Revue canadienne de criminologie) http://www.ccja-acjp.ca/fr/rccr/rccr64.html

Recension de Hugo Billard pour le site des Clionautes (juin 2003) http://www.clionautes.org/spip.php ?article270

H-France Review Vol. 3 (November 2003), No. 130 Review by Alex Dracobly, University of Oregon. http://www.h-france.net/vol3reviews/dracobly.html

Nicole Edelman, Revue d’histoire du XIXe siècle, 2006-33, Relations sociales et espace public http://rh19.revues.org/document1176.html

Samuel Lézé, L’Homme, 177-178 – Chanter, musiquer, écouter, 2006 http://lhomme.revues.org/document2322.html