Crime et folie. Deux siècles d’enquête médicales et judiciaires

Crime et folie Marc Renneville

Folie meurtrière, démence, obsessions, possessions, carnages, actes inhumains, monstres, prédateurs, psychopathe, pervers, perversité, récidive, peine de mort, traitement…
Autant de termes qui cernent la question de ce livre : Le crime est-il une folie ? Autrement dit, celui qui commet un meurtre perd-il le contrôle de lui-même ? Faut-il le mettre à l’asile ou en prison ? Et si le criminel est un malade, peut-on le guérir ? Comment détecter les criminels potentiels pour les empêcher de nuire ?
Ces questions se posent chaque fois que resurgit un tueur en série ou dans le débat actuel sur la pédophilie. Elles ne sont pas nouvelles : de la théorie de la « bosse du crime » à celle du chromosome du crime, en passant par Lombroso, selon lequel le criminel est un sauvage égaré dans notre civilisation, médecins et psychiatres ont proposé depuis deux siècles de nombreuses réponses, faisant du criminel un « objet de science ». Ce sont les grandes théories des criminologues qu’explique ce livre, en rappelant les débats qu’elles ont suscité, aussi bien du côté des législateurs et des magistrats que dans l’opinion publique.

Recension du professeur Jean-Louis Senon (parue dans Forensic, n°14, avril-mai-juin 2003, p. 47).

Marc Renneville, maître de conférences à l’université de Paris 8 et responsable du centre interdisciplinaire de recherche de l’école nationale d’administration pénitentiaire vient de sortir un superbe ouvrage chez Fayard : Crime et Folie. Deux siècles d’enquêtes médicales et judiciaires. Remarquable historien de l’histoire de la médecine comme de celle de la justice, Marc Renneville propose un ouvrage de plus de 500 pages qui va passionner tout autant les psychiatres et criminologues que spécialistes de l’histoire de la justice. Cet ouvrage démontre bien que les rapports entre psychiatrie et justice s’inscrivent dans l’histoire et ne font que se rejouer dans les débats actuels. Marc Renneville propose une première partie sur « les premiers symptômes, ceux qui vont dans le sens du pari de la guérison au criminel ». « Gouverner la déviance » comme connaître les criminels et aider les prisonniers sont reliés à l’essor de la phrénologie. Une deuxième partie est consacrée à la folie criminelle et la folie du crime. Le débat de la monomanie homicide est très central dans cette page de l’enjeu fondamental de l’histoire des rapports entre psychiatrie et justice. Une troisième partie est consacrée au « grand examen ». Marc Renneville partant de l’œuvre de Lombroso, explique bien que si la théorie du criminel a été critiquée par des médecins comme par des juristes, c’est parce qu’elle superpose le crime et la folie jusqu’à les confondre… Quelle actualité !… La quatrième partie de l’ouvrage s’ouvre sur une question posée en 1877 dans le bulletin de la Société générale des prisons : « Le criminel doit-il être traité comme un être inconscient ? » La crise de la répression de la première moitié du XXe siècle est bien posée dans un long chapitre sur une nouvelle politique criminelle. Ce chapitre s’ouvre sur les propos d’Abely de 1934 : « La notion de nocivité sociale se substitue à celle de responsabilité et de culpabilité ; la sentence thérapeutique remplace la peine ». Après une illustration sur la folie meurtrière à l’écran, Marc Renneville pose le problème du déclin de la folie criminelle et de l’essor de la folie du crime. Son épilogue est riche d’enseignement quand il rappelle que « les figures du fou et du criminel sont intimement liées à notre conception du lien social, aussi sont-elles toujours mobilisées lorsque le sens de la peine est discuté par les politiciens ». Une lecture indispensable, un livre-plaisir.

Voir le livre sur le site de l’éditeur

Comptes-rendus en ligne

Recension de Guy Grenier pour l’Association canadienne de justice pénale (Revue canadienne de criminologie) http://www.ccja-acjp.ca/fr/rccr/rccr64.html

Recension de Hugo Billard pour le site des Clionautes (juin 2003) http://www.clionautes.org/spip.php ?article270

H-France Review Vol. 3 (November 2003), No. 130 Review by Alex Dracobly, University of Oregon. http://www.h-france.net/vol3reviews/dracobly.html

Nicole Edelman, Revue d’histoire du XIXe siècle, 2006-33, Relations sociales et espace public http://rh19.revues.org/document1176.html

Samuel Lézé, L’Homme, 177-178 – Chanter, musiquer, écouter, 2006 http://lhomme.revues.org/document2322.html

Qu’est-ce que la phrénologie ?

phrenologie_coverLa « bosse des maths ». Voici, à première vue, tout ce qui reste de nos jours d’une étrange « science de l’esprit », la phrénologie, qui prétendait reconnaître les talents, les penchants et les facultés des individus en tâtant les bosses du crâne. Et pourtant…
Reléguée au statut de fausse science pendant plus d’un siècle, la phrénologie fait l’objet actuellement d’une réévaluation polémique. Selon les uns, elle serait la première véritable science de l’homme car elle aurait, la première, tenter d’asseoir la connaissance de l’homme sur l’exploration du cerveau. Selon d’autres, la phrénologie annoncerait, pour les mêmes raisons, le réductionnisme appauvrissant des sciences cognitives.

La phrénologie a été théorisée par le médecin François-Joseph Gall (1758-1828). Elle conjugue trois idées. La première est que le cerveau est le siège de toutes les facultés fondamentales de l’homme. La seconde, c’est que les diverses fonctions cérébrales correspondent à autant d’organes différents. La troisième, c’est que le crâne épousant fidèlement la forme du cerveau, on peut, en saisissant le relief crânien par palpation, dresser le portrait phrénologique des individus (cranioscopie).

L’enjeu de cette connaissance de l’homme est scientifique, social et politique. La phrénologie offre en effet une théorie générale des comportements mais aussi l’examen diagnostic précis qu’est la cranioscopie. La palpation du crâne permettant de déceler les aptitudes et les penchants profonds de chaque individu, il devient possible d’imaginer l’organisation scientifique d’une société rationnelle qui tiendrait compte de la « variété infinie du caractère moral et intellectuel des hommes ».

Voir la présentation du livre Le langage des crânes. Une histoire de la phrénologie

Réponse aux critiques de la phrénologie

f-j-gallLa théorie de François-Joseph Gall prétendait être une science de l’homme totale et complète, capable de discerner les talents, les caractères et les penchants de chacun à partir de l’analyse de la conformation du crâne. Forts de leurs connaissances théoriques et pratiques, les phrénologistes étaient persuadés de posséder le savoir permettant de donner une direction sûre aux réformes politiques nécessaires à l’avènement d’une société idéale. Les principes de leur théorie ont fait débat dans les milieux savants bien sûr, mais aussi chez les juristes, les politiques et les artistes.
Pour illustrer cette controverse, on trouvera ci-dessous la réponse de Gall aux critiques que lui a adressées Jacob-Fidelis Ackermann (1765-1815), titulaire de la chaire d’anatomie et de physiologie à l’Université de Weimar. La question soulevée est relative à la liberté d’action de l’homme : Sommes-nous libres d’agir à notre guise ou déterminés par des causes sur lesquelles nous n’avons aucun pouvoir ?

Gall refuse d’enfermer la connaissance de l’homme dans cette alternative. Sa réponse montre incidemment combien une thématique relevant traditionnellement du discours métaphysique (la liberté d’agir) est ici renvoyée à une question de pure physiologie : ce qu’est un organe, comment il naît et se développe. C’est certainement dans cette manière de poser le débat que la phrénologie paraît le plus intimement liée aux neurosciences actuelles.

L’extrait qui suit est tiré de la seconde édition de l’œuvre principale de François-Joseph Gall (1758-1828) Sur les fonctions du cerveau et sur celles de chacune de ses parties, avec des observations sur la possibilité de reconnaître les instincts, les penchans, les talens, ou les dispositions morales et intellectuelles des hommes et des animaux, par la configuration de leur cerveau et de leur tête, Paris, Boucher, 1822, vol 1, p. 299-303.

Nos actions sont-elles irrésistibles par la raison que nos penchants et nos facultés sont innés ?

Ce que je viens de dire sur la liberté morale prouve suffisamment combien je suis éloigné de soutenir l’irrésistibilité de nos actions. Ce n’est pas que ceux qui m’accusent de cette absurdité, ne connaissent pas mes principes ; je ne dirai pas non plus que ce soit par ignorance ou par piété, qu’ils se sont érigés avec tant d’amertume en censeurs de ma doctrine. Non, laissons à la postérité de faire justice de leurs motifs et de leurs intentions, et poursuivons notre tâche de rectifier les idées erronées.
Le professeur Ackermann, de Heidelberg, que mes adversaires en Allemagne avaient adopté pour leur chef, et que mes adversaires en France ont fidèlement copié, s’est élevé avec une suspecte animosité contre l’innéité des qualités morales et des facultés intellectuelles. Si ces dispositions sont innées, disait-il, c’en est fait de la liberté morale ; nos actions sont inévitables, et les malfaiteurs de tous les genres ont gain de cause. Voici à quel moyen il a recours pour prouver cette conséquence :

Objection.

« Un organe est la représentation réelle de la faculté elle-même. L’organe posé, son action l’est également. Un muscle qui se contracte, est un autre muscle que celui qui est étendu. Voilà quelle est la véritable définition d’un organe ; mais elle ne peut s’adapter au fatras du docteur Gall, puisqu’il serait obligé de dire que, les organes posés, leur action particulière l’est également, ce qui anéantirait la liberté de l’homme ».

Réponse.

Toutes les objections d’Ackermann tournent autour de la même fausse définition de l’organe, et je serais presque honteux de les regarder comme dignes de la moindre attention, si elles n’avaient pas trouvé tant de partisans.
Si l’organe et la manifestation de sa fonction sont la même chose, l’organe ne peut exister, à moins que sa fonction n’ait lieu, et l’agent doit disparaître chaque fois que la fonction cesse : conséquences que le professeur Ackermann fait lui-même immédiatement dériver de sa définition. Ainsi, pour ne pas perdre un organe, il faut les tenir tous dans une activité éternelle et simultanée ; il faut toujours et en même temps, goûter, flairer, écouter, regarder, tâter, courir, chanter, danser, parler, manger, penser, apprendre par cœur, juger, vouloir, etc. Dans le sommeil, tous les organes de la vie animale disparaîtraient… Qui ne voit pas l’absurdité de la définition d’Ackermann, et conséquemment aussi l’absurdité de toute son argumentation .
J’appelle un organe, la condition matérielle qui rend possible l’exercice ou la manifestation d’une faculté. D’après cette définition, l’on conçoit qu’aucun exercice de faculté n’est possible sans organe, mais que l’organe peut exister sans que la faculté à laquelle il est affecté soit mise en exercice.
Le professeur Ackermann veut absolument que l’on ne puisse pas se dispenser de faire des choses pour lesquelles on a reçu des conditions matérielles ou des organes. Il ne s’aperçoit pas qu’il est en contradiction avec lui-même. Suivant lui, le limaçon dans l’oreille est l’organe de la musique ; suivant lui encore, les couches optiques et les sens bien organisés sont l’organe des arts imitatifs. Il veut de même que l’organe de la peinture soit un œil exercé. Or s’il est vrai qu’aucun organe ne puisse exister sans se manifester et sans s’exercer, il faut donc que chaque homme et chaque animal qui ont le limaçon dans l’oreille, fassent de la musique ; que tout homme et tout animal qui ont des couches optiques et des sens bien organisés, soient habiles dans les arts imitatifs, et que chaque homme et chaque animal qui ont un œil exercé, fassent constamment de la peinture. Je ne ferai pas remarquer combien il est singulier d’entre dire qu’on peut acquérir un organe, à ceux qui prétendent connaître à fond les véritables principes de la physique de l’organisme.

Objection.

« §. 77. Lorsque l’organe s’atrophie, la faculté ou l’aptitude qui a existé par cet organe cesse aussitôt. C’est ce que l’expérience nous apprend. Un musicien de la première force, s’il ne cultive plus la musique, perd la faculté de percevoir et de rendre les tons ; le peintre perd son talent, lorsqu’il ne l’exerce plus. C’est ce qui a lieu pour tous les organes du corps animal. Les muscles de quiconque a été obligé, par maladie, de rester longtemps étendu sur son lit, s’atrophient, et la faculté de se mouvoir diminue dans la même proportion. L’œil s’atrophie dans l’obscurité de la prison, et la faculté de voir s’altère proportionnellement : que faut-il de plus pour prouver que, sans manifestation de la faculté, aucun organe ne naît ni n’existe, et que la diminution et la cessation d’activité amènent le dépérissement et la disparition totale de l’organe ? »

Réponse.

J’ai plusieurs fois réitéré ma profession de foi : c’est que le défaut d’exercice peut retarder l’activité et le développement d’un organe. C’est sur cela que je fonde le conseil d’entraver chez les enfants, autant qu’il est possible, l’exercice des organes qui peuvent devenir dangereux ; d’empêcher par là la facilité d’agir qui en serait la suite, et de favoriser, au contraire, l’action des organes dont la tendance est avantageuse ; mais je n’ai jamais inféré de là que, sans manifestation de la faculté, aucune organe ne puisse naître ni exister. Les hommes et les animaux apportent, en venant au monde, tous les organes des fonctions des sens, et même les organes intérieurs qu’Ackermann suppose, tels que l’organe de la volonté, de la comparaison, de l’abstraction. Il lui sera difficile de révoquer en doute que nous naissons avec les yeux et leurs nerfs, avec la langue, le nez, les oreilles, les mains, et avec les nerfs de toutes ces parties, avec le grand ganglion cérébral appelé jusqu’ici couches optiques, enfin avec les deux hémisphères du cerveau. Ces parties sont donc nées et existent avant tout exercice, avant toute manifestation de faculté, et quoique tant d’animaux restent sourds et aveugles pendant quelques jours, et que les enfants nouveaux-nés ne puissent encore ni comparer, ni abstraire, toutes leurs parties tendent cependant peu à peu à leur perfectionnement, et deviennent successivement capables d’exercer leurs fonctions. On ne sait, au reste, comment répondre à la métaphysique du professeur Ackermann. Il s’ensuivrait, en prenant ses opinions à la lettre, que l’atrophie même des organes est impossible ; car s’il est vrai, comme il le répète si souvent, que l’existence de l’organe ne coïncide nécessairement avec la manifestation de la faculté, il doit en résulter que les organes, tant qu’ils ne sont pas détruits violemment par la mort, s’exercent continûment, et conservent par là leur existence et leur intégrité.

Objection.

« §. 78. La belle hypothèse par laquelle le docteur Gall croit, dans l’exposition de sa doctrine, avoir assuré la liberté de l’homme, s’écroule ; car aussitôt qu’il montre un organe du vol, l’être chez qui il l’observe doit être un voleur ; et un assassin n’a pas seulement l’organe du meurtre, mais aussi quiconque a sur son crâne l’organe du meurtre, est un assassin. S’il dit que l’on peut avoir l’organe du meurtre sans être un assassin, je nie cette proposition, parce qu’aucun organe ne peut exister sans que la faculté ne se manifeste ; s’il objecte que la manifestation de la faculté peut-être arrêtée par d’autres organes et d’autres actions, je dis que, dans ce cas, l’organe doit aussi s’atrophier, et que par conséquent l’organe du meurtre doit manquer chez celui qui de fait n’est pas assassin. »
« §. 79. Il faut convenir que l’idée d’admettre des organes sans la présence des facultés qu’ils doivent représenter, est un excellent subterfuge pour échapper et pour répondre à tous les reproches et à toutes les objections que l’on peut faire à l’organologie. Car si quelqu’un dont on examinera le crâne, a l’organe du vol et n’est cependant point un voleur, on dira que l’organe indique seulement la disposition, et que l’homme, en ne voulant pas voler, prouve qu’il a eu une bonne éducation qui lui a donné le moyen de résister à un penchant violent. Si un coquin fieffé n’a pas l’organe du vol, on se tirera de même très bien d’affaire, en démontrant que le respect pour la propriété d’autrui a été tant soit peu mis de côté par l’action prépondérante des autres organes, mais que l’on ne peut imputer cet acte à l’organe du vol qui manque entièrement. »
« §.80. M. Le docteur Gall a un vaste champ ouvert devant lui ; il peut le parcourir avec les gens à vue courte, et mettre leurs objections à l’écart avec une extrême facilité. Mais il est enchaîné en présence du véritable observateur de la nature, auquel il ne ressemble que par le masque. Il faut qu’il avoue que, s’il y avait des organes tels que ceux qu’il imagine, ces organes ne pourraient exister sans manifestation de facultés ; et que quiconque a l’organe du meurtre, doit être un assassin, de même que quiconque n’a jamais assassiné, ne peut avoir cet organe. Il faut qu’il avoue qu’une doctrine semblable, si elle pouvait subsister, anéantirait la liberté de l’homme, et qu’alors la société humaine ne serait gouvernée que d’après les lois d’une aveugle nécessité, et non d’après celles de la raison. Mais heureusement la doctrine des organes du docteur Gall ne vaut pas mieux que sa logique et que ses observations de la nature prise en masse. Il est évident qu’il n’y a, et qu’il ne peut y avoir d’organes pareils à ceux qu’a inventés le docteur Gall. »

Réponse.

J’ai réuni ces trois paragraphes, pour les comprendre dans une même réponse. Pourquoi mes adversaires, quand ils prétendent que j’enseigne l’irrésistibilité des actions, parlent-ils toujours du penchant au vol et du penchant au meurtre ? Ils savent d’abord que, par l’expression de penchant au meurtre, je n’entends nullement un organe qui porte immédiatement à l’homicide, mais simplement le penchant naturel de tuer d’autres animaux, penchant qui appartient à tout animal carnivore, et par conséquent à l’homme ; ils savent que ce n’est que la dégénération et l’abus de ce penchant qui conduisent à l’homicide ; ils savent aussi que nous admettons des organes de la bonté, ainsi que des sentiments moraux et religieux ; pourquoi ne disent-ils donc pas que les hommes font de même irrésistiblement des actions bonnes, morales et religieuses ?
Le professeur Ackermann ne peut admettre ce que j’ai toujours professé publiquement, et ce que je viens d’établir dans ce traité sur le libre usage des qualités innées, parce qu’alors toutes ses objections se réduiraient à rien. Je vais en conséquence lui prouver, par des arguments tirés de ses propres principes de physiologie, la vérité de ce que j’ai avancé plus haut. Quoique la volonté n’ait aucune influence immédiate sur la vie végétative ou automatique, ainsi que sur les organes de cette vie, tels que le cœur, le foie, les reins, le professeur Ackermann reconnaît pourtant, avec tous les physiologistes, que la vie animale et l’action de ses organes, dans l’état de santé, sont presque entièrement soumises à la volonté. Or comme il est établit qu’il existe un organe de la volonté dans le cerveau, il en résulterait, d’après son propre aveu, non seulement que les actions de tous les organes de la vie animale devraient avoir lie nécessairement et toujours, mais aussi que, par une singulière contradiction, la volonté et l’irrésistibilité subsisteraient ensemble !
Le professeur Ackermann répétant toujours ces mêmes objections, je suis obligé de m’en tenir aussi aux mêmes réponses. Tous ses arguments n’ont d’autre base que cette fausse définition : l’organe est la représentation réelle de la faculté. Si l’organe et la manifestation était la même chose, et que leur coexistence fût nécessaire, tous les organes des animaux et de l’homme, tant ceux de la vie automatique que ceux de la vie animale, devraient constamment et simultanément être en action, ou bien un instant de défaut d’action les ferait disparaître. Où voit-on quelque chose de semblable dans la nature ? Un muscle disparaît-il parce qu’il est inactif ? Ackermann répond à cela qu’un muscle qui se meut est tout autre que celui qui reste en repos. Il résulterait de ce raisonnement que le même pied, suivant qu’il marche ou qu’il reste immobile, serait un tout autre pied.
Argumentons encore des autres aveux que fait Ackermann. Il admet le cerveau comme l’organe de l’âme en général ; il établit, pour cela, quelques organes particuliers dans le cerveau pour la comparaison, le jugement et la volonté ; il regarde la combinaison des parties solides et liquides, les plexus nerveux, et les ganglions de la poitrine et du bas-ventre, comme étant les organes des affections et des passions. Or si les objections qu’il me fait, avaient quelque fondement, ces objections ne seraient-elles pas communes à son système comme au mien ? Ne s’ensuivrait-il pas, de ses propres aveux, que l’homme devrait sans cesse comparer et juger, vouloir sans cesse le bien, le mal, le vrai, le faux, être sans cesse en proie à toutes les affections et à toutes les passions ; et que quand dans le sommeil, dans l’évanouissement, dans la mort apparente ces organes sont inactifs, tous disparaîtraient incessamment ?
Les idées qu’Ackermann se fait d’un organe, sont si contraires au bon sens, qu’il n’a pas pu s’astreindre à tenir invariablement le même langage. Il dit expressément dans son paragraphe 77 : « L’organe et la manifestation de la faculté qui lui appartient, sont la même chose ; sans exercice, aucun organe ne peut naître ni subsister ; la cessation d’action d’un organe entraîne sa diminution, et enfin sa disparition. » Il dit encore dans le paragraphe 78, qu’aucun organe ne peut subsister sans manifester sa faculté ; que l’homme qui a l’organe du meurtre doit être un meurtrier, de même que celui qui n’a jamais tué ne peut avoir cet organe. Or, ce que je vais citer est en contradiction évidente avec ce qui précède. Le professeur Ackermann dit, dans son paragraphe 73 : « la manifestation des facultés dépend, seulement en grande partie, des organes parfaitement développés ; quand la manifestation des facultés n’a pas lieu pendant longtemps, les organes ou les dispositions doivent diminuer successivement, et enfin disparaître entièrement. » Il admet donc ici que la naissance des organes, leur existence et leur perfectionnement sont antérieurs à la manifestation de leurs facultés. Il ne regarde donc pas l’organe et la manifestation de la faculté comme étant une même chose. Ce n’est plus des seuls organes qu’il fait dépendre les facultés, il les en fait seulement dépendre en grande partie ; et pour que l’action puisse s’effectuer, il admet encore d’autres conditions. Enfin il avoue que les organes ne diminuent successivement que quand ils ont été longtemps inactifs.
Ackermann ne se contente pas de confondre à chaque moment la disparition totale des organes avec leur diminution ; il regarde encore de simples altérations et des maladies d’organes, tels que l’endurcissement et la paralysie, comme étant la même chose que l’anéantissement complet d’un organe, et prend l’effet pour la cause ; car dans ces cas la cessation des fonctions est une suite, et non la cause d’une maladie.
Enfin, tous les faits assignés par Ackermann sont faux. Sans exercice, dit-il, aucun organe ne pourrait naître ni subsister, quoique peu auparavant il ait dit qu’ils naissent et subsistent longtemps sans exercice. Tous les animaux et tous les enfants ne naissent-ils pas avec plusieurs organes et avec des sens, quoiqu’ils n’aient pu les exercer dans le sein de la mère ? Dans toutes les périodes de la vie, les organes se perfectionnent avant qu’ils puissent remplir leurs fonctions ou s’exercer. Ils existent donc très bien sans aucun exercice, ou sans remplir aucun des fonctions qui leur sont propres. Les muscles de l’oreille extérieure se trouvent encore chez tous les hommes, quoique depuis la création de l’homme ils ne se soient jamais exercés que dans un petit nombre d’individus. C’est ordinairement, par hasard et après avoir vécu trente à quarante ans sans user de cette faculté ; que l’on apprend que l’on peut mouvoir les muscles de l’oreille extérieure, ou la peau du sommet de la tête. Ainsi, il n’y a qu’erreur et contradiction dans toutes les objections du professeur Ackermann et de ses partisans, Moreau de la Sarthe, M. Tupper, etc., etc., etc. »

Source iconographique : Ce portrait de Gall a été réalisé de son vivant, au début du 19e siècle. Il est extrait des collections historiques de la Bibliothèque médicale de Upstate University (voir la page originale)