Rapport d’expertise médico-légal sur l’état mental de Joseph Vacher (Bozonnet)

Le nommé Vacher, détenu, vingt-huit ans, est atteint de débilité mentale, d’idées fixes voisines des idées de persécutions, de dégoût profond pour la vie régulière.
Il présente une otite suppurée et une paralysie faciale, consécutives à un coup de feu.
Il affirme aussi avoir deux balles dans la tête.
La responsabilité de Vacher est très notablement diminuée.

Prison de Belley, le 19 septembre 1897.

Signé : Dr Bozonnet.

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Rapport médico-légal Guillemin constatant l’état mental du sieur Vacher (Joseph), inculpé de tentative d’assassinat.

Je soussigné Guillemin (Léon), médecin-adjoint de l’Asile public des aliénés du Jura, domicilié à Sain-Ylie, commis par M. le juge d’instruction de l’arrondissement de Baume-les-Dames, à l’effet d’examiner l’état mental du sieur Vacher (Joseph), âgé de 23 ans, sergent au 60e régiment d’infanterie, actuellement en congé, inculpé de tentative d’assassinat, faire connaître si l’inculpé jouit de toute la plénitude de ses facultés intellectuelles, s’il a conscience des actes qu’il commet et s’il doit être considéré comme responsable et dans quelle mesure.
Après avoir pris connaissance des pièces de la procédure et avoir interrogé le prévenu à plusieurs reprises, serment préalablement prêté, ai rédigé le rapport suivant :

FAITS ET RENSEIGNEMENTS

Etant au régiment, l’inculpé fit la connaissance de la nommée B… (Louise) et des promesses de mariage furent échangées entre eux. Vacher fut envoyé en congé de convalescence ; il se rendit dans sa famille, mais revint bientôt à Beaume-les-Dames, pays de la file B…. et sur les instances de celle-ci. Le prévenu vivait chez les parents de sa fiancée, depuis quelques jours, quand cette dernière le congédia sans aucun motif, en refusant de lui rendre les cadeaux qu’elle avait reçus. Rendu furieux, Vacher tira sur elle plusieurs coups de revolver, puis retournant son arme contre lui, il se tira trois coups de revolver.
Au régime, l’inculpé a donné à différentes reprises des inquiétudes au point de vue de son état mental. A deux reprises différentes, il fut envoyé en congé de convalescence comme ayant des propensions au délire des persécutions.
Cet état maladif s’était montré chez le prévenu depuis son arrivée au corps.
« Vacher a souvent frait preuve d’une grande surexcitation qui se traduisait par des querelles sans motif avec ses camarades. Il avait la manie de la persécution. A cet état nerveux a succédé un affaissement moral qui dura un certain temps.
Il m’écrivait des lettres où il m’exposait ses soi-disant malheurs. A plusieurs reprises, il a témoigné de son dégoût de la vie et il laissait volontiers hanter son esprit par l’idée de suicide. Un peu plus tard, il essaya de se précipiter par une fenêtre du deuxième étage ».
M. le lieutenant Greilsammer, commandant la compagnie où Vacher était sergent, n’est pas moins catégorique sur l’état mental de l’inculpé. Celui-ci était d’un caractère concentré, peu communicatif avec ses camarades ; ceux-ci cherchèrent à le faire sortir des idées noires qui le hantaient mais sans y parvenir. Poursuivi par la manie de la persécution, Vacher ne voyait autour de lui que des mouchards ou des gens cherchant à lui nuire. A certain moment, il sentait le besoin de donner libre cours à sa force musculaire ; il soulevait alors à bras tendu des objets mobiliers du casernement. Parois, il avait des insomnies pendant lesquelles il parlait seul, se livrant à des gestes menaçants. S’il avait eu quelque froissement avec es camarades, l’inculpé menaçait de leur couper le cou. Ils ne se couchaient plus alors sans craindre pour leur vie et plaçaient leur épée-baïonnette à côté d’eux. Vacher leur paraissait alors être un somnambule en proie à une idée fixe ; il exprimait alors le besoin qu’il avait de voir couler le sang. Depuis qu’il avait fait connaissance de la fille B…, son état s’était aggravé.
Ses chefs reconnaissent que l’inculpé était d’une conduite régulière.
Sa moralité était parfaite, son honorabilité et son honnêteté ne peuvent être mises en doute ; il était d’une grande sobriété.
Cette tendance d’esprit se manifestait déjà chez l’inculpé dès son plus jeune âge ; dans sa famille, il se montrait tel qu’il est aujourd’hui : violent, emporté, soupçonneux, mécontent. a six ans, il est mordu par un chien enragé. Dès l’âge de neuf ans, il se fait remarquer par ses extravagances. On lui confie une voiture, il la met en pièces pour se distraire, il s’amuse à couper les jambes aux bestiaux dont il a la garde. Plus tard, que sa famille lui adresse une remontrance, un faible reproche, il s’emporte, accuse ses parents de lui vouloir du mal, leur reproche de lui avoir refusé les moyens pour continuer ses études, part de chez lui et on ne le revoit pas de huit jours. Il occupe plusieurs places et partout ce sont des querelles.
A quinze ans, il entre comme novice dans la congrégation des frères de Saint-Genis-Laval, près de Lyon. Il y reste trois ans. Vacher voulait entrer dans l’enseignement, devenir une autorité, un chef dans le couvent, mais pour des motifs pécuniaires ses supérieurs se bornaient à l’employer aux travaux des champs. Il en conçut un vif chagrin, il s’adressa alors à sa famille qui ne put ou ne voulut pas accéder à ses désirs. De là ces idées de haine contre sa famille.
Comme antécédents héréditaires, une de ses sœurs aurait eu des accès de lypémanie avec idée de suicide ; un de ses oncles aurait fait des extravagances.

EXAMEN DIRECT

Lors de son entrée à l’Asile, Vacher se présente à nous dans l’état suivant :
De constitution robuste, malgré un amaigrissement assez marqué. Nous observons une dépression au niveau de la suture lambroïde, une asymétrie facile produite par la paralysie de la septième paire du côté droit. De ce côté, nous notons un abaissement de la commissure labiale, la joue est flasque et cède dans les expirations à la pression de l’air du dedans au dehors, s’enfle pour retomber ensuite ; par suite de la paralysie de l’orbiculaire des paupières, l’œil ne peut pas se fermer complètement.
A l’angle de la mâchoire inférieure existe un orifice par lequel on conduit un stylet jusqu’au maxillaire inférieur, suivant un trajet perpendiculaire à cet os, et d’une longueur de trois centimètres environ. Cette plaie est le siège d’une suppuration abondante.
Au lobule de l’oreille est aussi un orifice mais qui ne conduit dans aucun trajet.
La bouche ne peut s’ouvrir ; la voix est nasillarde et peu distincte ; la parole traînante ; la mastication très difficile.
L’état de l’inculpé est si précaire que nous sommes obligé de le placer à l’infirmerie.
Les premiers jours, il est abattu, bouleversé ; la plaie l’occupe seule et il faut le panser à chaque instant sous peine de subir ses doléances. Puis viennent des plaintes continuelles, il nous accuse de vouloir le faire mourir, de ne pas nous occuper de lui alors que nous nous intéressons plus à lui qu’aux autres malades.
Chaque matin, à la visite, il nous demande si on veut bientôt l’opérer. Accédant à ses désirs, nous préparons tout pour le 15 juillet. Amené dans la chambre d’opération, Vacher se débat, ne veut pas respirer le chloroforme et refuse de se laisser opérer. Le lendemain, il écrit à sa sœur une lettre dans laquelle il s’exprime en ces termes : « Comme je peux encore supporter ma souffrance, j’aime autant attendre parce que je sais bien qu’ils veulent me tuer, mais non me guérir, car il y a longtemps qu’ils auraient fait cette opération s’ils avaient voulu me soulager ».
Dans cette lettre, il menace d’attenter à ses jours si on le retient à l’Asile après sa guérison. D’ailleurs sans l’amitié qu’il avait pour cette fille, il se serait déjà détruit, car il y a des moments où il ne sait plus ce qui le retient sur terre.
A nous il se plaint d’avoir un caractère porté à l’ennui ; on lui en veut, mais là se bornent les confidences qu’il consent à nous faire.
Le 20 juillet, un véritable accès d’agitation se déclare. Au réveil il est un peu excité, accuse les médecins de le négliger, de vouloir le laisser mourir de ses balles dans la tête, aussi demande-t-il son transfert à l’hôpital militaire de Besançon. A la visite, il s’assied sur son lit, parle avec animation, réclame des juges, peu lui importe la peine qui lui sera infligée, il connaîtra au moins le jour de sa liberté. Il n’est pas fou et ne doit pas rester à l’Asile. Si cependant on continue à le tenir enfermé, l’ennui le gagnera et il mettra fin à ses jours malgré la surveillance dont il sera l’objet. Puis il entre dans des récriminations contre sa fiancée ; celle-ci l’a indignement trompé, mais elle a dû être poussée par un autre. Il n’avait cependant pas l’intention de la tuer, mais de se tuer en chemin de fer.
Nous parvenons cependant à le calmer et nous obtenons de lui les aveux suivants :
Au régiment, son caporal lui en voulait et cherchait par tous les moyens à l’empêcher de parvenir. Quand on passait à côté de lui on chuchotait, on le regardait d’un mauvais œil, on le dénigrait auprès de ses supérieurs pour retarder son avancement. Il ignore depuis combien de temps il est à l’Asile et à quelle époque il a commis sa tentative d’assassinat.
A partir de ce moment l’inculpé se maintient devant nous ; il avoue même qu’au régiment il s’était fait de fausses idées. Les frères deviennent ses ennemis. Les trois ans passés dans leur maison sont la cause si sa vie est remplie de malheurs. C’est à eux qu’il doit le caractère sombre, inquiet, porté à la tristesse qui lui interdit un instant de bonheur, s’il n’avait pas été chez les Frères, il ne serait pas comme ça.
Telle n’est pas sa conduite devant les surveillants et les malades. Il leur raconte que nous nous moquons de lui, que nous passons devant son lit sans le regarder, le négligeant plus que les autres malades, que nous ne voulons pas l’opérer. Pendant la nuit il se relève pour écrire, accuse deux malades de chercher à le perdre dans l’estime du surveillant, les menace même. A certains moments il lève la tête, fixe les yeux, comme s’il entendait des voix invisibles. Le 25 août, on le voit s’élancer plusieurs fois en avant comme s’il voulait tomber sur quelqu’un ou prendre la course, il lève les yeux comme si quelqu’un l’interpellait ; ses traits sont troublés.

DISCUSSION

Il importe maintenant d’établir sur quel terrain morbide se trouve placé Vacher. Celui-ci est un délirant par persécution à la première période.
Cet état maladif remonte déjà à plusieurs années. Dans sa famille il était violent, emporté, soupçonneux. Au couvent il a l’ambition de devenir supérieur ; mais ses moyens pécuniaires ne lui permettent pas de continuer ses études, il accuse ses parents d’avoir entravé son avenir, viennent-ils à lui adresser une observation, il prétend qu’ils lui en veulent. L’inculpé se rend à Lyon, entre dans différentes places, qu’il quitte bientôt. A peine arrivé au régiment, il manifeste les mêmes idées de persécution ; simple soldat, un caporal le persécute, veut l’empêcher de parvenir ; sergent, ses camarades parlent mal de lui, le regardent d’un mauvais œil, chuchotent lorsqu’il passe à côté d’eux ; tous le dénigrent auprès de ses supérieurs, aussi écrit-il plusieurs lettres à ses chefs pour se disculper. Sur ces entrefaites il fait connaissance de la fille B…, son état s’aggrave, et il profère des menaces contre les sergents qui habitent dans la même chambre que lui.
A l’asile, cet état maladif suit sa marche progressive. Tout le monde s’est ligué contre lui ; nous avons pour lui toutes sortes de bontés, loin de nous en savoir gré, il nous accuse de vouloir le tuer, et non le guérir. Nous nous moquons de lui, nous passons devant son lit sans le regarder, nous serions heureux de l’envoyer au cimetière. Les malades sont ses ennemis ; ils le mouchardent, aussi profère-t-il des menaces contre eux.
Quoique l’inculpé nie les actes désordonnés auxquels il s’est livré le 25 août dernier, nous estimons qu’alors Vacher agissait sous l’influence d’hallucination de l’ouïe.

CONCLUSIONS

De ce qui précède, nous concluons :
1° Le sieur Vacher (Joseph) est atteint d’aliénation mentale caractérisée par le délire des persécutions
2° Il est irresponsable de ses actes.

Sainte-Ylie, le 12 septembre 1893

Signé : Guillemin

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