Anormalité psychique et responsabilité pénale : le cas Joseph Vacher

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Joseph Vacher (1869-1898) est un cas judiciaire à plusieurs titres. « Tueur en série » au sens commun du terme mais non juridique (car il ne fut condamné que pour un seul meurtre), Vacher a fait l’objet, de la fin du XIXe siècle à nos jours, de nombreux travaux relatifs à ses crimes, à sa personnalité, à ses écrits et à l’enquête qui a permis son arrestation. Cette enquête et la relation établie entre Joseph Vacher et le juge d’instruction Emile Fourquet a d’ailleurs été très bien rendue dans l’excellent film Le juge et l’assassin de Bertrand Tavernier (1976).

L’un des points remarquables du traitement judiciaire du criminel que la presse de l’époque appelait « l’éventreur du Sud-Est » est la succession d’expertises médico-légales relatives à son état mental. Le rapport final des docteurs Lacassagne, Pierret et Rebatel illustre une évolution majeure de la pratique expertale de cette fin de siècle.
Alors que Vacher aurait probablement été, dans le premier tiers du XIXe siècle, considéré par les médecins aliénistes comme un irresponsable ; les experts de 1897 ont concilié dans leur appréciation le diagnostic de l’anormalité psychique avec un constat de responsabilité pénale.
Cette position préfigure un processus de responsabilisation des malades mentaux qui sera constaté et mis en débat… un siècle plus tard (Voir la présentation de l’ouvrage “Crime et folie. Deux siècles d’enquêtes médicales et judiciaires”)

vacher-sous-officier Vacher, criminel irresponsable

Joseph Vacher est né en 1869 dans une famille de cultivateurs. Il a effectué son service militaire au 60e régiment d’infanterie à Besançon où s’est fait remarqué par sa violence auprès de ses compagnons de troupe. En juin 1893, après avoir obtenu le grade sergent, il est envoyé en convalescence. Durant ce congé, il tente vainement de convaincre une jeune femme de maintenir sa promesse de mariage, la blesse à la tête en lui tirant trois coups de revolver et tente de se donner la mort en retournant l’arme contre lui. Il en garde une surdité complète de l’oreille droite et une paralysie du nerf facial droit. Vacher est placé à l’asile d’aliénés de Dôle en juillet pour observation et définitivement réformé de l’armée pour troubles psychiques. Requis par le juge d’instruction, le docteur Guillemin, médecin-adjoint de l’asile, rédige un rapport médico-légal portant sur l’état mental de Vacher et le déclare « atteint d’aliénation mentale caractérisée par le délire des persécutions. Il est irresponsable de ses actes » (( Rapport cité par Charbonnier, Documents sur l’état mental de Vacher, s.l., s.d., pp.10-17)).
(Lire le rapport complet).

L’instruction pour tentative d’homicide avec préméditation est arrêtée par une ordonnance de non-lieu. Vacher est libre mais interné suivant la procédure administrative de la loi du 30 juin 1838, et transféré comme aliéné dangereux à l’asile de Saint-Robert, en Isère, le 21 décembre 1893. Là est commise « l’erreur » contre laquelle tant de psychiatres luttent : Vacher est libéré le 1er avril 1894 avec un certificat de complète guérison. Vacher va dès lors mener une vie de chemineau (vagabond), travaillant ici et là comme journalier, vivant d’expédients, pratiquant une mendicité agressive qui le fait correspondre au stéréotype du vagabond dangereux de son époque. Cette déviance presque banale cache une réalité autrement sanglante. Le 19 mai 1894, soit quarante-neuf jours seulement après sa sortie d’asile, il est à Beaurepaire, en Isère, où il assassine et mutile une femme de 21 ans. Le 20 novembre, à Vidauban, dans le Var, il égorge et mutile une jeune fille de 18 ans. Ces crimes sont d’autant plus abominables qu’ils sont perpétrés dans circonstances qui suscitent une forte réprobation morale (mutilation des parties génitales, lacération, éventration).
Vacher va ainsi perpétrer onze attentats jusqu’au 4 août 1897, date de son arrestation en flagrant délit sur la commune de Champis, en Ardèche, alors qu’il s’attaquait à une femme de 27 ans. Lors de cette nouvelle instruction, le rapprochement est fait entre le signalement de Vacher et celui d’un vagabond recherché dans le cadre d’une procédure ouverte pour l’assassinat de Victor Portalier à Bénonces, en août 1895. Vacher est transféré de la maison d’arrêt de Tournon à celle de Belley, dans l’Ain, où le juge Emile Fourquet, en charge de l’affaire, espère avoir enfin arrêté « l’éventreur du Sud-Est ». Le premier interrogatoire a lieu le 10 septembre 1897. Le 19 septembre 1897, le docteur Bozonnet, médecin de la prison de rédige à la demande du juge un bref rapport d’expertise affirmant que Vacher « est atteint de débilité mentale, d’idées fixes voisines des idées de persécution, de dégout profond pour la vie régulière […] La responsabilité de Vacher est très notablement diminuée » (( Cité par Charbonnier, op. cit., p. 32.)) (lire le rapport complet du docteur Bozonnet). S’achemine-t-on alors vers un nouveau non-lieu, vers un nouveau placement d’office à l’asile ? (Lire sur Criminocorpus l’acte d’accusation paru dans les Archives d’anthropologie criminelle)

L’affaire défraie la chronique, d’autant que Vacher offre début octobre ses aveux au juge Fourquet en échange de la publication de l’explication de ses crimes par lui-même, dans Le Petit Journal, le Lyon républicain, Le progrès de Lyon et La Croix. Ayant transmis la demande au procureur général de la République, ce dernier répond au procureur de la République près la cour d’appel de Belley, le 11 octobre, « […] que l’état mental de l’inculpé doit dès maintenant attirer toute votre attention et que, s’il est établi que nous sommes en présence d’un fou, il sera très suffisant d’être fixés sur sa participation aux différents crimes, sans qu’il soit nécessaire de pousser au-delà l’information, qui ne deviendrait nécessaire qu’autant que la responsabilité pénale du détenu pourrait être affirmée ».

Le 16 octobre, la lettre d’aveu en forme de déclaration « A la France » parait dans Le Petit Journal (Lire deux extraits).

Tandis que l’instruction suit son cours, les grands quotidiens s’emparent de l’affaire, et de la question criminelle qu’elle soulève. Thomas Grimm juge ainsi dans Le petit journal qu’il existe dans la criminalité récidivante une part d’impulsion native, irrésistible, qui devrait autoriser la société à séquestrer de tels individus à vie ; mais il existe aussi, à côté de cette criminalité irréductible et rare, une criminalité d’origine sociale, notamment chez les jeunes délinquants, dans laquelle la responsabilité des parents devraient être engagée, plutôt que de faire peser la sanction pénale sur le seul mineur (Lire l’article complet). Jean Frollo signe dans Le Petit parisien un article plus inquiet en concentrant son propos sur le cas des criminels aliénés : que faut-il en faire ? Ne serait-ce pas prendre un risque énorme et inconsidéré de récidive que de déclarer Vacher irresponsable et de voir ordonner un nouveau non-lieu ? Que diraient les familles qui crient vengeance ? Et quelle serait l’alternative à la peine de mort, si la folie était avérée ? Mettant au jour la peur collective du crime, le propos de Frollo résonne aussi avec le débat contemporain sur la question. Le journaliste se fait en effet l’écho des discussions savantes sur la question, et propose qu’il revienne à un jury spécial composé de juristes et d’aliénistes de se prononcer sur le sort de ces « fous dangereux ». Que l’incarcération se fasse en établissement plutôt asile ou plutôt prison, l’essentiel est de les soumettre « à une observation constante et de ne les relaxer que toutes sûretés acquises contre le retour des méfaits commis ». La tentation du « risque zéro » était déjà là (Lire l’article complet).

L’expertise punitive

L’affaire Vacher allait être conclue par une sanction qui interdisait toute récidive. Le juge d’instruction n’ayant jamais été contraint en droit français par les conclusions des experts, le rapport de Bozonnet n’eut aucune incidence sur la procédure car le juge Fourquet, manifestement insatisfait, commet le 12 décembre 1897 trois nouveaux médecins, et non des moindres : Lacassagne, Pierret et Rebatel. Alexandre Lacassagne, alors professeur de médecine légale et chef de file de l’école criminologique française, Auguste Pierret est professeur de clinique des maladies mentales et médecin-chef de l’Asile départemental d’aliénés de Bron et Fleurey Rebatel, directeur de la maison de santé de Champvert (beau-père d’Edouard Herriot). Ces médecins se transportent à la prison de Belley puis à la prison Saint-Paul (Lyon) pour dresser un long rapport récapitulant dans le détail la vie de Vacher et sa série d’assassinats. Pour ces experts, il ne fait pas de doute que Vacher a été atteint d’une aliénation mentale transitoire lors de sa première tentative de meurtre mais il en était guéri, lorsqu’il sortit de l’asile de Saint-Robert. Reste donc à savoir s’il a commis ses crimes par impulsion morbide ou s’il s’agit d’un criminel responsable. Reprenant chaque affaire, détaillant à chaque fois le mode opératoire et les mutilations pratiquées sur chaque victime, les médecins s’attachent à démontrer que « Vacher choisissait le moment et le lieu du crime, préférait les jeunes bergers ou bergères, les tuait suivant une méthode infaillible et dans des conditions qui font de l’événement une suite d’actes réfléchis » ((A. Lacassagne, Vacher l’éventreur et les crimes sadiques, Lyon, Storck, 1899, p. 49.)).
Par son dialogue avec les médecins, fait d’entretiens et d’écrits, Vacher escompte un rapide retour à l’asile mais Lacassagne et ses collègues ne l’entendent pas ainsi. Ils savent que des conclusions affirmant l’irresponsabilité pour aliénation mentale peut être pour certains criminels « un brevet d’impunité ». Cette expression forte a plus d’un demi-siècle. Elle fut prononcée pour la première fois en 1846 par un confrère, l’aliéniste Alexandre Brierre de Boismont, pour critiquer précisément la décision d’acquittement qui suit la reconnaissance de l’irresponsabilité pénale (Lire l’article original en ligne sur la bibliothèque Medica).
Pour Lacassagne, Pierret et Rebatel, Vacher est un assassin sadique, un simulateur qui a été, autrefois, atteint d’une aliénation passagère. La conclusion du rapport, en date du 22 juillet 1898, est un certificat d’aptitude à une condamnation :
« Vacher n’est pas un épileptique, ce n’est pas un impulsif. C’est un immoral violent, qui a été temporairement atteinte de délire mélancolique avec idées de persécution et de suicide. L’otite traumatique dont il est porteur semble n’avoir eu jusqu’à présent aucune influence sur l’état mental de l’inculpé. Vacher, guéri, était responsable quand il est sorti de l’asile de Saint-Robert. Ses crimes sont d’un anti-social, sadique sanguinaire, qui se croyait assuré de l’impunité, grâce au non-lieu dont il avait bénéficié et à sa situation de fou libéré. Actuellement, Vacher n’est plus un aliéné : il simule la folie. Vacher est donc un criminel, il doit être considéré comme responsable, cette responsabilité étant à peine diminuée par les troubles psychiques antérieurs ».

(Lire le rapport complet, paru dans les Archives d’anthropologie criminelle, 1898)
Vacher comparaît devant la cour d’assises de l’Ain du 26 au 28 octobre 1898. Charbonnier, son avocat, affirme l’aliénation mentale et dépose une demande de contre-expertise dès le premier jour du procès (Lire la demande). Celle-ci est rejetée. Les débats durent trois jours, durant lesquels Vacher manifeste une attitude incongrue simulant maladroitement, au dire des experts lyonnais, des troubles mentaux. Vacher est condamné, le 29 octobre, à la peine de mort. La sentence est mise à exécution par le bourreau Deibler à Bourg, le 31 décembre 1898. (Voir la Une du supplément illustré du Petit Journal dans l’exposition virtuelle “La peine de mort en France, de la Révolution à l’abolition”)
A l’époque des grandes querelles de la criminologie naissante, il est symbolique que Vacher ait divisé la communauté savante, après sa mort. Sa dépouille fut l’objet d’investigation et d’analyses aux conclusions contradictoires. Le crâne resta à Lyon ainsi qu’une partie du cerveau mais l’autre partie fut envoyé à l’asile de Villejuif où le docteur Toulouse divisa les restes pour examen histologique entre différents médecins, dont Laborde et Manouvrier qui l’étudièrent avec Papillault et Gellé (ils reçurent une partie de l’hémisphère gauche) et Lombroso (qui obtint probablement une copie du moulage et des fragments de l’hémisphère droit). Lacassagne vit en Vacher un aliéné sans anormalités organiques. Cesare Lombroso repéra des anomalies tissulaires et diagnostiqua un criminel-né à tendance épileptique. Manouvrier vit bien dans le cerveau quelques déviations, mais il les qualifia de « normales », quant à Laborde, il affirma que Vacher était un « dégénéré héréditaire constitutionnel ».

(Lire les réflexions de Lombroso, Lacassagne et Toulouse sur le cerveau de Vacher)
La mort de Vacher n’endigua point le flot d’encre suscité par ses actes. Entre exploitation commerciale et réflexion interprétative, la mémoire du criminel était appelée, elle, à rester bien vivante.

Marc Renneville

vacher-pmQuelques références à valeur de sources

Fourquet Emile, Vacher, le plus grand criminel des temps modernes, par son juge d’instruction, Besançon, Jacques et Demontrond, 1931, 363 p.
Hesse Raymond, Les criminels peints par eux-mêmes (préface du docteur J. Grasset), Paris, B. Grasset, 1912, 323 p.

Laborde J. V., Manouvrier L., Papillault et Gellé, Etude psycho-physiologique, médico-légale et anatomique sur Vacher, Paris, Schleicher, 1900, 51 p. (Voir ci-dessous la note d’Edouard Toulouse dans les Archives d’anthropologie criminelle, 1899, p. 658 et suiv.)

Lacassagne Alexandre, Vacher l’éventreur et les crimes sadiques, Masson, 1899, 314 p.
(Consulter l’ouvrage sur Gallica)

Toulouse Edouard, « Etude psycho-physiologique du crâne de Vacher », Revue de psychiatrie, 1899.
Repris partiellement dans les Archives d’anthropologie criminelle, 1899, p. 658 et suiv.
(Lire l’article)

Vacher Joseph, Ecrits d’un tueur de bergers (édition établie et présentée par Philippe Artières), Lyon, A Rebours, 2006.

* Quelques réflexions et études contemporaines

Artières Philippe, « Le criminel et ses écritures » in J. Vacher, Ecrits d’un tueur de bergers, Lyon, A Rebours, 2006, p. 13-30.
Bouchardon Pierre, Vacher l’éventreur, Albin Michel, 1939, 252 p.

Chevrier Olivier, Crime ou folie : un cas de tueur en série au XIXe siècle. L’affaire Joseph Vacher, L’Harmattan, 2006, 198 p.

Corneloup Gérard, Joseph Vacher, un tueur en série de la Belle époque, Lyon, Editions des Traboules, 2007, 327 p.

Cuisinier Rémi, L’assassin des bergères, Lyonnais et Forez, 2002, 227 p.

Deloux Jean-Pierre, Vacher l’éventreur, E/dite Histoire, 2000 (1995), 191 p.

Garet Henri et Tavernier René, Le juge et l’assassin, Presses de la cité, 1976, 315 p.

Monet Henri, Les Drames de grands chemins. L’Éventreur : la vie mystérieuse et les crimes de Vacher, Paris, Librairie illustrée, 1898, 960 p.

Morel Pierre et Pierre Bouvery Pierre, Aspects anthropologiques et sociopathiques de dix assassins guillotinés au XIXe siècle, dans la région lyonnaise, Paris, Massonet Cie, 1964, 87 p.

Tavernier Bertand, Le juge et l’assassin, film. 1975 (sortie en 1976), 110 mn. Voir la fiche technique du film sur le site de la BIFI

Vigarello Georges, Histoire du viol. XVIe-Xxe siècle, Paris, Seuil, 1998, p. 221-224.

Source iconographique : collection particulière et, pour la collection Locard, Le Crapouillot, n° spécial “Le crime et les perversions sexuelles” (mai 1938)

Remerciements à Jean-Claude Asfour pour les compléments bibliographiques

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